Si Hope Barclay le dit !

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— Salut, ma pitounette, lance Hope à l’autre bout du fil, j’arrive dans trente minutes. Tu vas tenir le coup ?

— Comment ça, « j’arrive dans trente minutes » ? T’es pas à Saint-Lazare en train de clouer tes deux par quatre ou de mettre ton plancher à l’équerre ?

— J’y étais ce matin, mais j’ai dû revenir en ville pour remplacer Michela pendant quelques heures au bar. Je lui en devais une. Ça a bien tombé, finalement, parce que ça me permet d’être avec toi, en ce moment difficile.

— Tu t’en fais trop pour moi, Hope.

— Si t’espères que je vais te laisser toute seule, tu te trompes. Je te connais comme si je t’avais tricotée serré : tu vas t’en retourner, désespérée, dans les bras de Philippe Dugal dès demain matin, après la nuit blanche que tu vas passer à te morfondre sur ce que tu aurais dû faire et que t’as pas fait ou ce que t’as pas fait et que tu aurais dû faire. Ça fait trois fois que vous vous laissez et que vous vous raccommodez, mais depuis quand un élastique tendu redevient-il comme un neuf, dis-moi ? C’est rendu une vraie maladie, votre affaire. Tu peux compter sur moi pour t’empêcher de gâcher une journée de plus de ton existence dans cette relation néfaste et je dirais même plus : débilitante.

— Mais…

— Y a pas de « mais », je m’en viens, avec des munitions et des surprises.

Vous aimez cet extrait tiré du premier tome de Ma Mercedes contre un tracteur ? Envie d’en lire plus ? Contactez l’auteure pour recevoir un exemplaire dédicacé à votre domicile ou ailleurs.

 

Parle-moi…

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Un manque de communication dans le couple peut révéler un manque d’intérêt de la part de l’un ou de l’autre des conjoints sinon des deux. Évitons cependant de passer aux conclusions hâtives : parler n’est pas le seul moyen de communiquer son attachement et son affection à l’autre. Visionnez notre nouvelle chronique web sur Les Repères de Languirand.

Si je me retenais pas…

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Benjamin déverse son fiel : « JE L’HAÏS ! C’est pas mêlant, si je me retenais pas, je pourrais répandre du bleu de méthylène sur tous ses vêtements ou les passer un à un au couteau à steak, je pourrais diffuser sur Internet les photos d’elle que j’ai prises où on la voit nue ou affublée de ses dessous de tigresse dansant autour d’un poteau, je pourrais téléphoner à son patron pour lui raconter tout ce qu’elle a dit à propos de lui dans son dos tellement JE L’HAÏS ! Quand je pense qu’elle me laisse pour ce grand flan mou de Gregory, mais qu’est-ce qu’elle peut bien lui trouver ? »

—     Tous ces petits coups bas dans la nuit : se venger, détruire, persécuter, faire la guerre, ça peut être bien tentant, mais ça peut aussi te coûter très cher, que je lui rétorque.

—     Tu mettras la facture à son nom !

Y’en aura pas de facile…

La haine est l’envers de l’amour. En effet, si l’émotion amour émerge de cette idée fausse que l’autre est la cause de mon bonheur, la haine, elle, trouve sa niche avec l’idée tout aussi irréaliste que l’autre est la cause de mon malheur.

Et qui peut mieux être la source du malheur de Benjamin que la pas fine (que dis-je : la maudite écœurante) de Soraya, sa conjointe depuis plus de cinq ans, qui l’abandonne comme un vieux linge à vaisselle pour le non moins écoeurant de salopard de Gregory ? Benjamin cherche donc à nuire par tous les moyens à celle qu’il croit être la cause de sa souffrance. Il parle en mal d’elle à qui veut l’entendre, l’insulte, lui envoie des courriels de menace ou l’espionne, en croyant à tort que sa colère va ainsi s’assouvir. Son entreprise est vaine, évidemment : à moins de changer les idées qui la causent, la colère est véritablement un puits sans fond.

Actuellement, la souffrance de Benjamin lui fait oublier que personne ne peut lui faire vivre d’émotions, ni agréables ni désagréables. Parce que nos émotions sont causées par les idées, les opinions, les goûts ou les perceptions que nous entretenons à propos des événements qui jalonnent notre existence ou des personnes (animal ou chose) qui la composent ou la traversent.

La haine se rapproche de l’hostilité, dans le sens où les attitudes ou les comportements développés au contact de ces émotions sont souvent agressifs et malveillants. À la différence de la haine, cependant, l’hostilité naît de l’idée non pas que l’autre est la cause de notre malheur, mais que l’autre n’aurait pas dû agir ainsi qu’il l’a fait : soit il aurait dû faire ce qu’il n’a pas fait, soit il n’aurait pas dû faire ce qu’il a fait. Voilà pourquoi, entre la haine et l’hostilité, il n’y a qu’un pas. Il n’est pas rare, d’ailleurs, que ces deux émotions soient présentes en même temps.

Mettons de côté la haine pour ne parler que de l’hostilité. Cette émotion apparaît en nous chaque fois que l’on proclame une loi, et que l’on constate que quelqu’un ne respecte pas celle-ci. Dans le cas de Benjamin, la loi qu’il proclame pourrait ressembler à ceci : le mariage est une institution garantie à vie plus deux ans, et ni l’un ni l’autre des conjoints n’a le droit de changer d’idée au cours de son existence.

Benjamin ne me trouve pas tellement jojo quand je lui fais part de ce que je soupçonne : « Tes petites théories de psychopop, c’est bien beau dans un blogue. Mais dans la vraie vie, se marier, c’est s’engager. Se marier, c’est prononcer des vœux : « Pour le meilleur et pour le pire jusqu’à ce que la mort nous sépare ! » ELLE (un « elle » lancé dans l’air avec mépris !) n’a pas respecté sa parole, et là tu vas venir me faire croire qu’elle avait le droit d’agir comme ça ? Tu viens me dire, à moi, que les vœux de mariage, ça vaut rien de plus que du vent ? s’égosille Benjamin.

—     Je connais pas la valeur des vœux de mariage, mais je sais que cinquante pourcent des Québécois divorcent. Ça parle. Mais on n’est pas ici pour faire le procès du mariage ni celui de Soraya. On est ici pour que tu sortes de cette rupture en perdant le moins de plumes possible. Et ce qui fait perdre des plumes, c’est le fait de ressentir des émotions désagréables. Si tu veux te garder au chaud, on va se recentrer sur toi. Tu connais les deux catégories de lois qui régissent notre univers ?

—     Non.

—     Permets-moi de te les expliquer…

Il se trouve d’abord les lois naturelles, indépendantes de notre volonté ou de nos opinions. Elles sont immuables et universelles. Personne ne peut non plus les enfreindre. Les lois universelles concernent, par exemple, les lois physiques : la composition de l’air est de l’ordre de deux atomes d’hydrogène pour un atome d’oxygène. Les animaux, comme les humains, ont besoin de se nourrir pour vivre. Ces lois peuvent aussi concerner des notions psychologiques : un enfant ne peut parler que les langues avec lesquelles il est en contact.

Les humains ne formulent pas les lois naturelles : ils les découvrent et y sont soumis. Et qu’on le veuille ou non, ces lois gouvernent l’humain.

La deuxième catégorie de lois regroupe les lois humaines qui, à l’inverse des lois naturelles, n’ont aucun caractère objectif. Ces lois sont promulguées par les humains, et émanent de désirs, d’opinions, de croyances de diverses personnes ou de divers groupes. Ces lois changent et évoluent. Elles sont suivies rigoureusement dans certains endroits et violées dans d’autres, quand elles ne brillent pas carrément par leur absence. Ces lois sont proclamées par l’humain pour servir l’humain, sinon pour asservir un groupe au profit d’un autre groupe. Ces lois peuvent être réalistes, irréalistes ou douteuses, selon que l’on entretient telles ou telles croyances ou que l’on provient de telle ou telle culture. En Inde, par exemple, on vénère les vaches ; ici, on en fait des New York Strip Steak.

Si la majorité des lois humaines nous servent plus souvent qu’elles ne nous nuisent, les exemples relatifs à  l’aspect aléatoire, farfelu ou totalement incohérent de certaines parmi elles pullulent. Citons celui-ci : d’après Shirin Ebadi, avocate en Iran et prix Nobel de la paix 2003, les indemnités pour une blessure sont le double pour un homme, et les témoignages de deux femmes valent celui d’un homme. En tout cas…

Ceci surtout pour mettre en relief la subjectivité des lois humaines. Et quand Benjamin déclare que Soraya est la cause de son malheur parce qu’elle n’avait pas le droit de le quitter, c’est bien une loi qu’il proclame : la sienne. Parce qu’on aura compris que les lois naturelles ne soumettent pas les humains à de telles législations.

Et en parlant de législations, que penser des expressions telles que : « ELLE n’avait pas le droit… » « ELLE aurait dû… » « ELLE devrait… » « ELLE n’aurait pas dû… » « Il aurait fallu qu’ELLE », qui ponctuent le discours de Benjamin ?

Vous aurez deviné que toutes ces proclamations sont fausses, irréalistes et complètement saugrenues. Selon les lois naturelles, rien n’interdirait à Soraya de faire sauter le coffre-fort d’une banque si elle en avait l’idée et l’envie. Pas plus que rien ne lui interdirait d’assassiner telle ou telle personne ou même toi, Benjamin et ce, sans raison – encore qu’en ce qui te concerne, Soraya pourrait peut-être avoir de bonnes raisons de le faire ! Je badine, bien sûr…

—     Mais où est-ce que le monde s’en va avec ces notions de psychologie à la gomme ? T’es folle ou quoi ?

Je l’attendais, celle-là.

—     Benjamin, ce n’est pas parce qu’il ne m’est pas interdit de le faire qu’il est avantageux et approprié que je le fasse. Si je flanque un coup de poing au policier en train de me rédiger une contravention, ça va me coûter cher… Si je fais exploser le coffre-fort d’une banque encore plus. Et on ne parlera pas du prix que ça peut me coûter de commettre un meurtre. Mettons de côté les actes criminels que je pourrais commettre, et allons-y avec des exemples au quotidien. Si ça me tente, je peux me mettre à garocher ma neige dans l’entrée du voisin sous prétexte qu’aucune loi naturelle ne m’interdit de le faire. Mais combien ça va me coûter ? Mon voisin mesure six pieds cinq, et il a au moins trois amis pareils à lui, qui ingurgitent des protéines en pourde

—     Pfff…

—     Si ça me tente, demain matin, je peux entrer dans le bureau du boss et me vider le cœur, lui cracher en pleine face ce que je pense de lui depuis tout ce temps où j’en bave à cause de son sale caractère. Mais combien ça va me coûter ?

—     Ça sert à quoi, veux-tu bien me dire, que tu me racontes que si je le voulais, j’aurais le droit de tout faire, mais que je le ferai pas parce que je vais payer au détour ?

—     Parce que j’aimerais que tu comprennes qu’aucune loi ne peut t’interdire de nuire à Soraya, mais qu’il y a un prix à payer si tu continues de le faire. Allons-y avec un exemple. Disons que ta maison vient de brûler. Il ne reste devant toi que les fondations, des cendres fumantes, et l’hiver qui se pointe. Qu’est-ce que tu vas faire ? Te mettre à courir après le pyromane ? T’asseoir et te mettre à brailler sur ton sort en racontant à qui veut et ne veut pas l’entendre ou à un charlatan que la vie est trop injuste, que tu ne méritais pas ça, que ça te rappelle quand ta mère n’était pas allée à ta partie de hockey ce 28 novembre-là, snif snif, que tu fais donc pitié ? Te retrousser les manches et reconstruire ?

—     Je reconstruirais, bien sûr. Mais ton exemple est pas bon. On parle d’amour et de trahison. Une relation, c’est pas un bâtiment.

—     C’est de construction qu’il s’agit, ici. Toutes les minutes que tu passes à parler dans le dos de Soraya, ce sont des minutes perdues que tu n’as plus pour parler avec celle avec qui tu pourrais construire du bonheur. Le temps que tu mets à rédiger ta tonne de pourriels à Soraya, c’est du temps que tu n’as plus pour écrire des lettres d’amour à celle avec qui tu pourrais construire une belle relation. Et franchement, crois-tu qu’un être normalement constitué aurait envie de fréquenter un homme qui n’a que des médisances dans la bouche en ce qui concerne sa précédente partenaire amoureuse ?

—     Ouen…

—      En fichant la paix à Soraya, tu pourras davantage te concentrer sur ta quête du bonheur, le bonheur étant de satisfaire tes désirs et de vivre des émotions agréables.

Benjamin pousse un long soupir.

—     Ce qui compte, Benjamin, que je poursuis, c’est de te remettre le plus rapidement possible de cette rupture. En reconnaissant le droit naturel à Soraya d’avoir fait ce qu’elle a fait, c’est toi que tu libères. Le second rôle de la victime frustrée, déçue, remplie d’amertume et de rancœur qui ne cherche qu’à assouvir sa vengeance, laisse-le à ceux qui ont du temps à perdre. Toi, c’est le premier rôle que ça te prend pour jouer dans la nouvelle histoire que tu es déjà en train d’écrire. Poursuivre ton chemin la tête haute pour voir de loin les portes qui s’ouvrent à toi, il me semble que c’est pas mal plus intéressant que de braquer ton regard sur ELLE, de te ronger les sangs de jalousie en l’imaginant au lit avec Gregory, de te sentir rejeté et de te dévaloriser. Soraya est partie avec un autre ? So what ? Elle a trouvé quelqu’un qui correspondait davantage à ses goûts ? Et alors ? Qu’est-ce qui te dit que tu ne trouveras pas, toi aussi, quelqu’un qui correspondra davantage à tes goûts ? Après tout, comme je me plais à le dire : on est plus de six milliards d’humains à peupler cette belle planète…

 

Sans lui, je suis faite à l’os…

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Mon amie Jeanne vient d’apprendre, il y a quelques heures à peine, que son beau Mathieu avait accepté un poste à Bâton Rouge, et que c’était seul qu’il emménagerait au pays du blues ! La nouvelle est tombée aussi raide que les mâchoires d’un crocodile qui se referment sur sa proie. «Mais qu’est-ce que je vais faire sans lui ? » sanglote Jeanne.

Quel chagrin… Je lui tends la boîte de klennex.

« Il a réalisé qu’il n’était pas prêt à s’engager ! qu’elle s’étonne faussement. Tu parles d’une affaire ! Moi qui pensais que c’était à la vie à la mort, notre histoire… Mais non : il abandonne le navire ! » Et c’est de plus bel qu’elle se remet à pleurer.

Je lui caresse les cheveux. « Pôve ‘tite », que je lui chuchote dans le creux de l’oreille.

Je la laisse pleurer un bon coup, en attendant de lui raconter des belles z’affaires, à mon adorée. Ce que je vais lui annoncer devrait l’encourager un peu. Le chagrin, la tristesse, sont des émotions désagréables que l’on ne peut éviter. Mais rien ne nous oblige à rester le piton collé en mode saudade.

Je vais lui dire, par exemple, à ma belle Jeanne, qu’elle se débrouillait très bien avant de rencontrer son Mathieu. N’a-t-elle pas passé les vingt-deux premières années de sa vie sans lui collé contre elle dans son lit ? N’est-elle pas parvenue à décrocher des « A » à l’université sans que son bellâtre ne lui souffle les réponses ? N’est-ce pas en solo, aussi, qu’elle est parvenue à négocier sa dernière augmentation de salaire ?

J’aimerais également lui rappeler, à Jeanne, qu’elle s’est  sentie pareille quand Nathan et Alec l’ont quittée, et qu’elle a survécu à l’épreuve. D’ailleurs, si ces deux-là ne l’avaient pas plaquée, elle n’aurait peut-être pas rencontré Mathieu. Ce qu’elle aurait manqué, tout de même ! C’est pour dire que si mon amie savait lire dans les feuilles de thé à la menthe, elle serait peut-être en train de sauter de joie plutôt que de déverser son chagrin ! Qui sait ce que l’avenir lui réserve ?

* * *

Notre existence est parsemée de deuils, des tout maigres et des plus dodus. C’est inévitable. La mort d’un être cher ou d’un animal, la perte de la santé, d’un amoureux, d’un emploi ou d’un rêve constituent des réalités de la vie. Le plus tôt on apprivoise cette réalité, le plus adéquate sera notre réaction face aux divers événements qui ponctuent notre parcours.

Malheureusement, je ne crois pas vous apprendre grand’chose en vous racontant qu’il est généralement admis que la profondeur de nos sentiments vis-à-vis la personne, l’animal ou la chose disparue se vérifie au temps que l’on met à réaliser le travail de deuil, et à notre difficulté à réaliser ce dernier. Il semble bien que plus on aime, plus on souffre. Plus on souffre, plus on a du cœur. Et plus on a du cœur, plus on est humain… Une croyance aussi populaire est très difficile à déloger !

En réalité, un travail de deuil qui ne trouve pas ou qui trouve difficilement sa résolution ne constitue en rien une preuve de l’humanité d’un endeuillé, mais seulement que les idées que ce dernier entretient à propos de la perte qu’il subit ne sont pas réalistes, aussi significative que soit la perte.

Bien sûr, il existe des réalités découlant de certains événements (comme la mort, la perte d’un emploi ou une rupture amoureuse, notamment) qui peuvent comporter davantage d’embûches à contourner que d’autres. On ne vivra pas de la même manière le deuil d’une rupture amoureuse :

  • selon que l’on se laisse d’un commun accord
  • selon que l’on soit celui ou celle qui laisse
  • selon que l’on soit celui ou celle qui se fait laisser
  • selon que la relation amoureuse en a été une de courte ou de longue durée
  • selon que l’on partageait le même toit ou non
  • selon que des enfants sont nés de cette relation ou non

Cependant, c’est sans exception que l’on peut dire que le fait d’entretenir des idées fausses constitue une méthode éprouvée pour engendrer de la souffrance et prolonger indûment les deuils inhérents à toutes pertes.

Répéter à qui veut l’entendre des sornettes du genre : « Sans lui, je suis faite à l’os », ou « Sans elle, je suis foutu », ou « Sans lui, je suis nulle » ou, pire encore : « Sans elle, la vie, ça ne vaut pas la peine… » n’est pas très salvateur.

Quand on y pense, raconter que « Sans lui, je ne suis rien », c’est aussi bête que de dire : « Avec lui, je suis tout ! » « Accrochée à son bras, j’existe ! » « S’il m’aime, c’est que je suis quelqu’un ! » Si on apprenait à penser des z’affaires intelligentes, on s’épargnerait certainement beaucoup de souffrance – je parle aussi pour moi…

* * *

Avec Jeanne, qui s’est maintenant un peu beaucoup calmée, on est en train de dresser notre liste des choses à faire et des autres à proscrire en cas d’urgence sentimentale. Que je la pogne encore en train de lancer en l’air des bêtises du genre : «  Il était tout pour moi ! »

Pour mon amie, donc, et pour tous les autres cœurs brisés qui auraient envie de se faire du bien, voici quelques stratégies qui peuvent être très aidantes pour vous remettre sur le piton beaucoup plus rapidement. Encore une fois, cette liste n’est pas exhaustive, et c’est toujours avec plaisir que je reçois vos suggestions/ajouts/commentaires.

  • Minou est parti ! Enlevez-vous de la tête qu’il va vous regretter et revenir. L’écoute en rafale de Je reviens te chercher n’est donc pas une bonne idée ! Tenter de le revoir non plus ! Vous pouvez vivre sans lui puisque vous l’avez déjà fait.
  • Faites du ménage ! Dormir vêtue des t-shirts de Minou ou asperger vos draps de sa lotion  après-rasage sont des gestes à proscrire définitivement ! Embrasser des photos de lui, porter les boucles d’oreilles qu’il vous a offertes pour la St-Valentin également. Vous avez le choix : rendez à Minou ce qui lui appartient ; ou donnez, jetez, entreposez, l’exercice consistant à ne rien avoir à votre portée pour vous éviter de céder à la tentation de vous faire de la misère – ce qui, vous en conviendrez, est TOUJOURS inutile !
  • Minou n’était pas parfait ! Vous n’étiez pas parfaite. Votre relation n’était pas parfaite. Rien ne sert d’embellir votre vie passée ensemble pour mieux pleurer, regretter, angoisser, vous culpabiliser… Inversement, rien ne sert non plus de passer Minou au tordeur : la colère, la haine et le mépris, par exemple, ne mènent nulle part ailleurs qu’à nous éloigner de notre quête du bonheur. Posez-vous plutôt des questions comme : « Qu’est-ce que cette relation m’a apportée ? » « Avec quoi j’en ressors ? »
  • Forcez-vous à sortir ! C’est toute une période d’adaptation que celle de s’habituer de vivre seule quand on s’est (finalement !) habituée à vivre à deux. Passer ses soirées écrasée devant la télé à grignoter des cochonneries peu s’avérer une démarche qui finira par vous coûter cher à plusieurs égards. Il pourrait par ailleurs vous coûter tout aussi cher de vous réfugier au petit bistro du coin pour socialiser. Entre le verre de temps en temps et l’abonnement privilège, le pont n’est pas très long à franchir en période de vulnérabilité telle que celle que peut constituer une rupture amoureuse. Sortir, donc, veut plutôt signifier de prendre l’air, de bouger. L’exercice physique est un antidote puissant, et peut vous permettre de rencontrer du nouveau monde, surtout si vous le faites en groupe !
  • Parlez-en ! Ne restez pas avec votre peine accrochée au cœur. Ça fait du bien de parler. Comme on dit : « ça fait sortir sinon le méchant, le trop plein ! »
  • Consultez ! Vous avez des questions ? Vous voulez recueillir l’avis d’un professionnel ? Vous constatez que vous ne prenez pas de mieux ? Ne tardez pas, dès lors, à prendre rendez-vous avec un professionnel de la santé.

***

« Quand tu y penses, ça pourrait être pas mal pire, ton affaire ! » que je lance à Jeanne, qui n’arrête pas de renifler.

« Je ne vois pas en quoi ça pourrait être pire ! »

« Imagine si tu avais eu des enfants ? Imagine que tu sois obligée de revoir ton beau Mathieu chaque fois qu’il vient conduire le petit chez toi ? Rajoute à ce portrait quelques problèmes financiers… »

« Ouais », qu’elle concède.

« Ouais », que je rajoute.

Un jour, j’écrirai quelque chose là-dessus.

 

Sans lui, je suis faite à l'os…

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Mon amie Jeanne vient d’apprendre, il y a quelques heures à peine, que son beau Mathieu avait accepté un poste à Bâton Rouge, et que c’était seul qu’il emménagerait au pays du blues ! La nouvelle est tombée aussi raide que les mâchoires d’un crocodile qui se referment sur sa proie. «Mais qu’est-ce que je vais faire sans lui ? » sanglote Jeanne.

Quel chagrin… Je lui tends la boîte de klennex.

« Il a réalisé qu’il n’était pas prêt à s’engager ! qu’elle s’étonne faussement. Tu parles d’une affaire ! Moi qui pensais que c’était à la vie à la mort, notre histoire… Mais non : il abandonne le navire ! » Et c’est de plus bel qu’elle se remet à pleurer.

Je lui caresse les cheveux. « Pôve ‘tite », que je lui chuchote dans le creux de l’oreille.

Je la laisse pleurer un bon coup, en attendant de lui raconter des belles z’affaires, à mon adorée. Ce que je vais lui annoncer devrait l’encourager un peu. Le chagrin, la tristesse, sont des émotions désagréables que l’on ne peut éviter. Mais rien ne nous oblige à rester le piton collé en mode saudade.

Je vais lui dire, par exemple, à ma belle Jeanne, qu’elle se débrouillait très bien avant de rencontrer son Mathieu. N’a-t-elle pas passé les vingt-deux premières années de sa vie sans lui collé contre elle dans son lit ? N’est-elle pas parvenue à décrocher des « A » à l’université sans que son bellâtre ne lui souffle les réponses ? N’est-ce pas en solo, aussi, qu’elle est parvenue à négocier sa dernière augmentation de salaire ?

J’aimerais également lui rappeler, à Jeanne, qu’elle s’est  sentie pareille quand Nathan et Alec l’ont quittée, et qu’elle a survécu à l’épreuve. D’ailleurs, si ces deux-là ne l’avaient pas plaquée, elle n’aurait peut-être pas rencontré Mathieu. Ce qu’elle aurait manqué, tout de même ! C’est pour dire que si mon amie savait lire dans les feuilles de thé à la menthe, elle serait peut-être en train de sauter de joie plutôt que de déverser son chagrin ! Qui sait ce que l’avenir lui réserve ?

* * *

Notre existence est parsemée de deuils, des tout maigres et des plus dodus. C’est inévitable. La mort d’un être cher ou d’un animal, la perte de la santé, d’un amoureux, d’un emploi ou d’un rêve constituent des réalités de la vie. Le plus tôt on apprivoise cette réalité, le plus adéquate sera notre réaction face aux divers événements qui ponctuent notre parcours.

Malheureusement, je ne crois pas vous apprendre grand’chose en vous racontant qu’il est généralement admis que la profondeur de nos sentiments vis-à-vis la personne, l’animal ou la chose disparue se vérifie au temps que l’on met à réaliser le travail de deuil, et à notre difficulté à réaliser ce dernier. Il semble bien que plus on aime, plus on souffre. Plus on souffre, plus on a du cœur. Et plus on a du cœur, plus on est humain… Une croyance aussi populaire est très difficile à déloger !

En réalité, un travail de deuil qui ne trouve pas ou qui trouve difficilement sa résolution ne constitue en rien une preuve de l’humanité d’un endeuillé, mais seulement que les idées que ce dernier entretient à propos de la perte qu’il subit ne sont pas réalistes, aussi significative que soit la perte.

Bien sûr, il existe des réalités découlant de certains événements (comme la mort, la perte d’un emploi ou une rupture amoureuse, notamment) qui peuvent comporter davantage d’embûches à contourner que d’autres. On ne vivra pas de la même manière le deuil d’une rupture amoureuse :

  • selon que l’on se laisse d’un commun accord
  • selon que l’on soit celui ou celle qui laisse
  • selon que l’on soit celui ou celle qui se fait laisser
  • selon que la relation amoureuse en a été une de courte ou de longue durée
  • selon que l’on partageait le même toit ou non
  • selon que des enfants sont nés de cette relation ou non

Cependant, c’est sans exception que l’on peut dire que le fait d’entretenir des idées fausses constitue une méthode éprouvée pour engendrer de la souffrance et prolonger indûment les deuils inhérents à toutes pertes.

Répéter à qui veut l’entendre des sornettes du genre : « Sans lui, je suis faite à l’os », ou « Sans elle, je suis foutu », ou « Sans lui, je suis nulle » ou, pire encore : « Sans elle, la vie, ça ne vaut pas la peine… » n’est pas très salvateur.

Quand on y pense, raconter que « Sans lui, je ne suis rien », c’est aussi bête que de dire : « Avec lui, je suis tout ! » « Accrochée à son bras, j’existe ! » « S’il m’aime, c’est que je suis quelqu’un ! » Si on apprenait à penser des z’affaires intelligentes, on s’épargnerait certainement beaucoup de souffrance – je parle aussi pour moi…

* * *

Avec Jeanne, qui s’est maintenant un peu beaucoup calmée, on est en train de dresser notre liste des choses à faire et des autres à proscrire en cas d’urgence sentimentale. Que je la pogne encore en train de lancer en l’air des bêtises du genre : «  Il était tout pour moi ! »

Pour mon amie, donc, et pour tous les autres cœurs brisés qui auraient envie de se faire du bien, voici quelques stratégies qui peuvent être très aidantes pour vous remettre sur le piton beaucoup plus rapidement. Encore une fois, cette liste n’est pas exhaustive, et c’est toujours avec plaisir que je reçois vos suggestions/ajouts/commentaires.

  • Minou est parti ! Enlevez-vous de la tête qu’il va vous regretter et revenir. L’écoute en rafale de Je reviens te chercher n’est donc pas une bonne idée ! Tenter de le revoir non plus ! Vous pouvez vivre sans lui puisque vous l’avez déjà fait.
  • Faites du ménage ! Dormir vêtue des t-shirts de Minou ou asperger vos draps de sa lotion  après-rasage sont des gestes à proscrire définitivement ! Embrasser des photos de lui, porter les boucles d’oreilles qu’il vous a offertes pour la St-Valentin également. Vous avez le choix : rendez à Minou ce qui lui appartient ; ou donnez, jetez, entreposez, l’exercice consistant à ne rien avoir à votre portée pour vous éviter de céder à la tentation de vous faire de la misère – ce qui, vous en conviendrez, est TOUJOURS inutile !
  • Minou n’était pas parfait ! Vous n’étiez pas parfaite. Votre relation n’était pas parfaite. Rien ne sert d’embellir votre vie passée ensemble pour mieux pleurer, regretter, angoisser, vous culpabiliser… Inversement, rien ne sert non plus de passer Minou au tordeur : la colère, la haine et le mépris, par exemple, ne mènent nulle part ailleurs qu’à nous éloigner de notre quête du bonheur. Posez-vous plutôt des questions comme : « Qu’est-ce que cette relation m’a apportée ? » « Avec quoi j’en ressors ? »
  • Forcez-vous à sortir ! C’est toute une période d’adaptation que celle de s’habituer de vivre seule quand on s’est (finalement !) habituée à vivre à deux. Passer ses soirées écrasée devant la télé à grignoter des cochonneries peu s’avérer une démarche qui finira par vous coûter cher à plusieurs égards. Il pourrait par ailleurs vous coûter tout aussi cher de vous réfugier au petit bistro du coin pour socialiser. Entre le verre de temps en temps et l’abonnement privilège, le pont n’est pas très long à franchir en période de vulnérabilité telle que celle que peut constituer une rupture amoureuse. Sortir, donc, veut plutôt signifier de prendre l’air, de bouger. L’exercice physique est un antidote puissant, et peut vous permettre de rencontrer du nouveau monde, surtout si vous le faites en groupe !
  • Parlez-en ! Ne restez pas avec votre peine accrochée au cœur. Ça fait du bien de parler. Comme on dit : « ça fait sortir sinon le méchant, le trop plein ! »
  • Consultez ! Vous avez des questions ? Vous voulez recueillir l’avis d’un professionnel ? Vous constatez que vous ne prenez pas de mieux ? Ne tardez pas, dès lors, à prendre rendez-vous avec un professionnel de la santé.

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« Quand tu y penses, ça pourrait être pas mal pire, ton affaire ! » que je lance à Jeanne, qui n’arrête pas de renifler.

« Je ne vois pas en quoi ça pourrait être pire ! »

« Imagine si tu avais eu des enfants ? Imagine que tu sois obligée de revoir ton beau Mathieu chaque fois qu’il vient conduire le petit chez toi ? Rajoute à ce portrait quelques problèmes financiers… »

« Ouais », qu’elle concède.

« Ouais », que je rajoute.

Un jour, j’écrirai quelque chose là-dessus.

 

Tu es tout pour moi…

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En tant qu’humains, on est constamment en quête du bonheur. Et qui dit « bonheur », dit souvent « amour ».

C’est la raison pour laquelle on est prêts à prendre les bêtises que l’autre nous susurre à l’oreille pour du cash. Des bêtises comme celle-ci : « Tu es tout pour moi…»

Pour un peu, on pourrait même penser que l’ampleur de l’amour que l’autre nous témoigne serait proportionnelle à l’énormité de la bêtise !

Dites-moi franchement, que choisiriez-vous entre un gars qui vous raconte que vous êtes très importante pour lui, et un autre qui vous chanterait, en grattant sa guitare :

Moi je n’étais rien
Et voilà qu’aujourd’hui
Je suis le gardien
Du sommeil de ses nuits
Je l’aime à mourir
 
Vous pouvez détruire
Tout ce qu’il vous plaira
Elle n’a qu’à ouvrir
L’espace de ses bras
Pour tout reconstruire
Pour tout reconstruire
Je l’aime à mourir

Je parie que Francis Cabrel l’emporterait, parce que lui, il l’a, l’affaire ! Le bozo qui nous raconte que notre présence compte dans sa vie n’a qu’à aller se rhabiller, avec son manque de poésie flagrant : on veut rêver, en couleur et en 3D !

On veut y croire, à l’amour éternel, les filles comme les gars ! On veut rester bien accrochés à l’idée que notre partenaire n’aimera que nous, vingt-quatre heures par jour, trois cent soixante-cinq jours par année, jusqu’à notre dernier souffle ; comme si le fait d’être aimés nous conférait une importance ou une valeur quelconque. Voilà pourquoi en matière d’amour, notamment, les briseurs de rêves sont vite pointés du doigt, et leur discours tenu le plus possible à l’écart : l’amour est un marché très lucratif, ne l’oublions jamais !

Loin de nous, donc, ces diseux de mauvaise aventure qui tentent de nous prévenir des ravages émotifs que peut causer l’entretien d’idées fausses, telles que : « L’amour, c’est de ne jamais avoir à dire qu’on est désolé » (Love Story) ! Honnêtement, trouvez-vous que ça a de l’allure d’attendre l’amour ainsi qu’on l’entend chanter : « J’attendais ton amour, Ton beau ton bel amour, Je l’attendais pour enfin vivre, En donnant à mon tour. J’attendais » ? Pensez-vous que ça courent les rues des histoires comme Le Titanic, Mon fantôme d’amour ou Les pages de notre amour ? Est-ce qu’on est cons, ou si c’est parce qu’on ne veut pas voir ; comme si l’amour constituait le seul refuge contre les injustices de ce monde ?

Il suffirait pourtant de peu pour vivre mieux. À commencer par porter attention aux mots qui ponctuent notre discours et à ceux que nous entendons. Par exemple, « tout et rien » ou « toujours et jamais » ne devraient être utilisés qu’avec parcimonie. Et quand vous les entendez, ils devraient automatiquement déclencher une alarme dans votre esprit. Comment peut-on se faire dire : « Tu es tout pour moi »  sans que le spectre de la dépendance affective ou celui de l’entreprise de manipulation ne vienne nous chicoter un peu ?

Même si on ne mettra probablement jamais en chanson des paroles aussi peu poignantes que « ta présence dans vie compte beaucoup pour moi », ces paroles ont au moins le mérite d’être réalistes donc, en quelque sorte, rassurantes. Parce que dans la réalité, il n’y a pas que l’autre dans mon univers. Ma vie est remplie de personnes et d’activités qui sont tout aussi importantes pour moi. Cela peut être mon travail, mes soirées avec mes chums, gosser le bois dans mon atelier, cuisiner un bon gigot ou raconter une histoire à mon fils…

Dans les relations de couple comme ailleurs, apprenons donc à chasser à grands coups de balai les idées qui ne font pas de sens et qui causent une panoplie d’émotions désagréables, telles la jalousie, l’hostilité, la pitié, la honte, le mépris, la déprime, entre autres. Ça ne coûte rien. Et en agissant de la sorte, c’est certainement à un plus grand bonheur que l’on s’expose.

Prêtons dès aujourd’hui attention aux paroles que nous prononçons et à celles que nous entendons. Moins romantiques, peut-être mais, surtout, moins, euh… malheureux ?

 

Mon âme soeur ou rien !

À la recherche d’un amour hydrofuge, antirouille, antibactérien, antifongique, qui marche à l’énergie solaire et qui embaume le lilas à l’année ? Bienvenue dans le Club des « chercheurs » d’âmes sœurs !

* * *

© www.pixabay.com

Je décroche le téléphone. C’est Claudine, au bout du fil, qui va me faire le compte rendu de son premier café avec Philippe, un homme avec qui elle échange via un réseau de rencontres Internet depuis quelques semaines.

– Ce n’est pas mêlant, quand je l’ai vu s’avancer à ma table, j’ai juste eu le goût de prendre mes jambes à mon cou, tellement…

— Tellement « quoi » ?

— Tellement ce n’était pas ça !

— Et « ça » ayant supposé avoir été « quoi » ?

— Un gars avec le nez de Cyrano et le corps comme un bâton d’encens, ça t’aurait plu, toi ?

Y’a quelque chose qui me dit qu’elle exagère.

— Je ne comprends pas : il était pourtant mignon sur la photo, ce Philippe ! que je rétorque.

— Je me suis fait avoir. Sur la photo, il était de face, et il portait un parka aussi épais que la couette de mon lit. Ça fait que… j’ai commandé un expresso court.

Combien se trouve-t-il de Claude et de Claudine sur cette planète, à la recherche de son Brad ou de son Angelina, pour vivre l’amour idéal, garanti à vie plus deux ans parechoc à parechoc contre toute usure et contre toute imperfection ?

— Ouin… Tu dois être pas mal déçue. Surtout que vous aviez l’air de bien rigoler, tous les deux, au téléphone…

— C’est vrai qu’on a bien ri. Long silence. Soupir. Je commence à penser que je ne trouverai jamais… Pourtant, ce n’est pas parce que je ne sais pas ce que je veux ! Qu’est-ce qu’ils disent déjà : « Quand on ne sait pas où en s’en va, on arrive ailleurs ? »

— D’après moi, Claudine, c’est pas mal plus « nulle part » « qu’ailleurs » que tu t’en vas. Peut-être es-tu trop exigeante ?

— Pfff… Je veux mon âme sœur ou rien.

Je le sais, moi, que son âme sœur n’est nul autre qu’un Adonis doté de la cervelle d’un Einstein et des qualités du cœur d’un Saint-Exupéry. Ça court les rues, ça, d’abord…

J’ai envie de lui demander si elle ne se prendrait pas pour autre chose qu’un être humain faillible et imparfait pour exiger tant des autres et, du coup, d’une relation amoureuse. Mais je vais y aller mollo. L’amour est une émotion difficile, qu’il est préférable d’aborder avec des gants blancs.

Tous les êtres humains cherchent à avoir du plaisir, à ressentir de la joie. C’est pourquoi ils cherchent l’amour, qui est associé à des émotions de bien-être.

Quand le sentiment amoureux se manifeste entre deux personnes, c’est donc parce qu’ensemble, elles vivent des émotions de bien-être, des émotions de bonheur. Je ne vous apprends sûrement pas grand-chose.

Mais là où ça se corse, c’est qu’en général, quand l’émotion amour surgit, une corrélation bizarre s’installe dans la tête des tourtereaux : si je vis du bonheur en présence de cette personne, qu’ils se disent, c’est donc que cette personne est la cause de mon bonheur — pour ne pas dire que sans elle, c’est le malheur !

Voilà pourquoi nous disons que l’amour est basé sur une idée irréaliste, une idée fausse : parce qu’une autre personne ne peut pas nous causer une émotion, que cette émotion en soit une de bonheur (comme l’amour) ou qu’elle en soit une de malheur (comme la colère).

— Je ne vois pas où tu veux en venir, me balance Claudine. Ce qui compte, il me semble, c’est que l’amour nous fasse vivre de bons moments.

Elle a raison, la Claudine : ce qui compte, c’est de vivre des moments de bonheur, en amour comme ailleurs. Mais l’un des problèmes couramment vécus avec l’amour c’est que si je me mets à croire que c’est effectivement à cause de l’autre que je suis heureuse, ça sera aussi, et immanquablement, à cause de l’autre que je serai malheureuse. Et mon beau ciel bleu va s’assombrir dans un laps de temps relativement court, c’est-à-dire aussitôt que l’autre ne fera pas ce que j’attends de lui ou que je ne ferai pas ce qu’il attend de moi.

Un couple est formé de deux êtres humains qui, de par leur nature, sont voués à la recherche de leur propre plaisir et de leur propre avantage. C’est un peu comme si chacun tirait la couverte de son bord à longueur de journée…

— Es-tu en train de me dire qu’on est rien que des z’égoïstes ?

Reprocher à un être humain d’être égoïste, c’est comme de lui reprocher d’avoir un nez entre les yeux. Parce qu’il lui est tout aussi impossible de ne pas se comporter égoïstement qu’il ne l’est pour un saumon de remonter le courant ou que pour une outarde de filer vers le sud en automne.

— J’ai bien de la misère à avaler ça, moi…

— Même si tu ne crois pas à la neige, ça ne l’empêchera pas de neiger, comme le disait Nelligan. C’est comme ça. Et de l’admettre peut certainement aider, par exemple, à construire des relations amoureuses plus saines, plus l’fun.

— Ah oui ? Et comment ?

En partant de l’idée qu’un couple est formé de deux êtres fondamentalement égoïstes, on n’arrête de croire que c’est au nom de l’amour que l’autre va se fendre en quatre : l’autre ne le fait pas en ce nom, mais plutôt parce qu’il trouve son plaisir et son avantage à le faire ; parce que c’est dans sa nature d’agir de la sorte. Évidemment, ce qui va pour l’autre va pour soi.

En pensant de cette manière, l’idée que l’autre est la cause de mon bonheur s’évacue d’elle-même : la cause de mon bonheur ou de mon malheur, c’est ma capacité ou mon incapacité à trouver mon propre plaisir, mon bonheur, mon avantage dans la relation amoureuse — et ailleurs, il va sans dire.

— Claudine, es-tu toujours là ?

— Ouin… je trouve ça un peu weird ton affaire, mais en même temps, j’avoue que ça me fait réfléchir.

— Tant mieux ! Alors, je continue…

L’amour repose sur le degré de correspondance entre nos préférences et les caractéristiques de l’autre. Plus le degré de correspondance est élevé, plus le sentiment amoureux est grand.

Malgré tout, on n’aime toujours que partiellement. PERSONNE ne peut posséder TOUTES les caractéristiques qui nous plaisent, et SEULEMENT elles : l’orange vient avec sa pelure.

Il serait donc plus exact de dire que j’aime mon partenaire plus que les autres parce qu’il est celui qui possède le plus de caractéristiques qui correspondent à mes goûts.

De même, l’émotion « amour », comme toutes les émotions, est fluctuante : on ne peut aimer avec la même intensité la même personne tout le temps, non plus que l’on ne peut l’aimer à toute heure du jour et de la nuit.

De ce fait, il serait plus juste de dire que, certains jours, je suis folle de mon partenaire. Qu’à d’autres, je l’aime bien. Et que, parfois, il m’arrive de ne pas l’aimer du tout.

— Est-ce que tu me vois venir, Claudine ?

— Je ne suis pas sûre. Continue.

Eh bien, comme je suis la seule tributaire de mon bonheur et que, de toute manière, mon partenaire ne peut posséder toutes les caractéristiques que j’aime, je peux trouver l’équilibre en allant chercher en dehors de la relation ce qui contribue à mon bonheur : pratiquer un sport, être membre d’un club de lecture, faire de la peinture, enfin, tu vois ce que je veux dire ?

— Pour qu’on se fiche un peu la paix, finalement.

— Tu as tout compris ! Qu’en penses-tu ?

— J’en pense qu’on est à des années-lumière de mon âme sœur. Je suppose que tu vas me dire que ça n’existe pas ?

Le problème avec ton âme sœur, c’est que si tu la vois autrement qu’incarnée en un être humain faillible et imparfait, comme nous tous, égoïste et hédoniste, comme nous tous, alors tu risques fort de continuer de la chercher en vain.

Long silence. Soupir.

Claudine ? Ça ne va pas ?

— Je suis en train de me demander : est-ce que je t’assomme pour m’avoir transmis une vision si, euh, si… si… plate de l’amour ou est-ce que je rappelle Philippe ?

L’image à la une et l’image du billet ont été téléchargées gratuitement sur le site www. pixabay.com.

Il y a des gens qui sont faits l’un pour l’autre…

Les romantiques enragent avec mes propos ! Ils m’en veulent parce que je leur bousille leurs rêves, leur vision toute rose bonbon de la vie ! Voilà pourquoi mon garde du corps me suit désormais partout ! Malgré tout, je prends une grande respiration et je me lance.

Il est faux de croire que certains sont faits l’un pour l’autre. Même si, pour toutes sortes de raisons, on aime bien à le penser. Pourquoi aimons-nous à penser cela ? Peut-être que cette croyance d’être faits l’un pour l’autre ouvre la porte à cette pensée magique de l’amour éternel, exclusif et invincible ? La vérité – moche et plate, chialeront certains – c’est que personne n’est fait pour personne.

Ce n’est pas parce que deux êtres humains partagent certaines affinités – ni même plusieurs – qu’ils sont nécessairement faits l’un pour l’autre, ou pire encore, qu’ils se destineraient l’un à l’autre.

Les êtres humains présentent des caractéristiques multiples. Parmi ces caractéristiques, un grand nombre sont susceptibles de me plaire. Comme personne ne peut posséder toutes les caractéristiques que je recherche, il est de ce fait normal que plusieurs personnes soient susceptibles de correspondre à mes goûts. Le partenaire que je choisirai sera celui qui possédera le plus grand nombre de caractéristiques intéressantes pour moi.

Prétendre que je ne serais destiné qu’à un seul être humain parmi les milliards qui composent cette planète est une croyance qui ne fait aucun sens, vous le voyez bien !



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