Du lièvre ou de la tortue

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Que l’on pense à cesser de fumer ou à se débarrasser d’un quelconque comportement à risque ; que l’on pense à se remettre en forme, à économiser, à perdre du poids et à tous ces autres projets qui impliquent de changer, la plupart d’entre nous voulons obtenir des résultats flamboyants dans les délais les plus brefs. Cette façon de faire fonctionne dans la mesure où l’on est prêt à se plier à des astreintes drastiques, ce à quoi très peu parmi nous pouvons se soumettre sur une longue période sans perdre le souffle. Apparemment, vouloir changer radicalement peut s’avérer surtout très efficace pour trouver, à la place de la satisfaction et du bonheur, du découragement et de la frustration.

Il existe pourtant une autre manière de faire qui consiste à se fixer des objectifs plus modestes, où la motivation croitra progressivement plutôt que de s’éteindre. Après tout, un éléphant, ça se mange une bouchée à la fois.

Examinons donc ensemble jusqu’où on peut aller à petits pas.

Un moment dans la vie de Maggie

Du lundi au vendredi, Maggie rentrait au bureau avec un café à la main. Elle profitait de la pause de l’avant-midi pour aller s’en acheter un autre. C’est en dressant le bilan de ses dépenses qu’elle constata que ses deux cafés journaliers lui coûtaient 1 320 $ par année. Le voyage qu’elle aurait tant aimé faire chaque année logeait pour une large part dans le tiroir caisse du Second Cup. Pour se convaincre davantage la fortune qu’elle gaspillait, elle multiplia ce chiffre par dix. Ce qui donna la rondelette somme de 13 200 $. Maggie décida donc de couper le café dès le lendemain, croyant que la joie qu’elle éprouverait à planifier son prochain voyage serait suffisante pour maintenir sa motivation et atteindre son objectif. Cela ne fut malheureusement pas le cas. Ses cafés en moins, elle se sentie rapidement brimée. La vie était si courte, pourquoi tant se priver ? qu’elle en vint à se dire après trois semaines de ce traitement. Maggie mit donc l’idée des voyages de côté : ce rêve lui coûtait bien trop cher.

Un moment dans la vie de Corinne

Maggie raconta son histoire à Corinne, qui fut à son tour estomaquée de constater la fortune qu’elle laissait au comptoir de café. Comme sa collègue, Corinne rêvait de voyages. Mais comment troquer les dépenses de café contre ceux-ci sans se priver du plaisir qu’elle éprouvait à boire du café ? Corinne, comme plus plusieurs parmi nous, voulait le beurre, l’argent du beurre et le cul du crémier [i]… Elle étudia donc sérieusement la question pendant toute la semaine :

  • Si Corinne s’en tenait à ne prendre qu’un seul café acheté au comptoir par jour, elle économiserait 660 $ durant l’année. Elle pourrait, de cette manière, effectuer un voyage tous les deux ans.
  • Si elle buvait du thé à la place du café, elle réduirait à quelques sous par tasse ses dépenses. Ouen… Mais bon… Si… Bof… Peut-être… En tout cas…
  • Elle proposa à Maggie d’acheter une cafetière à deux. La cafetière serait gardée dans l’un ou l’autre de leurs bureaux. Malheureusement, après s’être informée auprès de la direction, Corinne apprit que, pour des raisons de sécurité, il était interdit aux employés de garder une cafetière dans leur bureau.
  • En revanche, la direction acceptait que la cafetière soit gardée sur le comptoir de la cafétéria. Corinne se mit donc en tête de convaincre des collègues du bureau d’acheter en groupe une cafetière et du café. Il ne leur en coûterait qu’environ 75 ¢ par tasse ! Mais les employés n’étaient pas très chauds à cette idée : qui allait acheter le café ? Le lait ? Qui allait faire le café ? Qui allait nettoyer la cafetière ? Qui qui qui ? Corinne abandonna l’idée, et décida de mener sa barque seule.

Au bout du compte, Corinne décida qu’elle n’achèterait plus qu’un seul café par jour au comptoir, et qu’elle remplacerait le deuxième par du thé. Après quelque temps, elle troqua son café de format extra grand pour un format grand. Éventuellement, le grand format fût remplacé par un moyen, puis par un petit. Elle passa ainsi d’une dépense de 27.50 $ par semaine à une dépense de 7.25 $ Elle économisa ainsi durant l’année 900 $, et fut en mesure d’effectuer son premier voyage dans le Sud, plus précisément au Venezuela. Elle finit par prendre goût au Earl Grey et n’acheta plus de café. Vous vous doutez bien que devant tant de succès, Maggie copia sur elle…

Réduire sa consommation de café, ça ne change pas le monde, me direz-vous (en français : ce n’est pas comme arrêter de fumer !) Eh bien si vous pensez ainsi, vous faites fausse route : les petits comme les grands exploits s’accomplissent de la même manière !

Les secrets de la réussite d’une entreprise ne sont pas toujours l’innovation, qui commande d’y aller de manière radicale. Les clés de la réussite résident dans notre manière de trouver et de garder sa motivation. Il faut établir son plan. Se fixer des balises. S’accorder des récompenses. Et s’il le faut, se punir : par exemple, je me priverai de ma sortie au cinéma si je ne fais pas au moins 25 appels cette semaine pour me décrocher un boulot.

Vous voulez écrire un livre ? En quelques lignes, résumez votre histoire, puis décortiquez-la en chapitres. Noircissez 10 pages par semaine, ce qui équivaut à 520 pages d’écriture à la fin de l’année ! C’est trop ? Allez-y avec  5 pages par semaine (5 pages X 52 semaines = 260 pages !)

Vous voulez perdre du poids ? À coup d’un demi-kilo par semaine, vous risquez davantage d’y parvenir qu’en en perdant le double (et le nord !) Au lieu de manger deux desserts par jour, mangez-en un. Rapetissez vos portions en utilisant des tasses, des assiettes et des bols plus petits. Et bougez un peu plus !

Vous voulez cesser de fumer ? À la place de vous dire : « Demain, j’écrase », dites-vous : « Dans six mois, j’aurai cessé de fumer. » Commencez par vous trouver une activité qui remplacera le fumage, une activité qui vous absorbera au point où vous oublierez votre cigarette. Commencez par vous interdire de fumer pendant de longues périodes. Par exemple, décidez de ne plus fumer le matin. Après quelques semaines de ce régime, ne fumez plus pendant l’après-midi. Quand vous ne fumerez plus que deux cigarettes par jour, arrêtez. Quand l’envie de fumer vous prendra, dites-vous que vous pourrez toujours fumer demain (et l’idée de fumer s’envolera en fumée !) Récompensez-vous : si vous fumiez un paquet par jour (70 $ / semaine !), achetez-vous un vêtement, payez-vous le gym ou mettez de l’argent de côté pour rénover la maison ou pour une nouvelle voiture. Ce qui compte, c’est de vous faire plaisir.

La méthode du petit pas (aussi connu par la voie du kaizen) permet d’atteindre nos objectifs en se concentrant sur des efforts moindres, mais constants, plutôt que de s’engager dans des entreprises qui dureront le temps d’une résolution du Premier de l’an, c’est-à-dire 3 semaines en moyenne !


[i]Voir l’article que j’ai écrit à ce sujet et qui porte le même titre (ou presque !)
Image de Thomas Allen, photographe.

Je te désire, je ne te désire plus…

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Le désir est une émotion qui naît des conceptions, des perceptions, des idées que se formule une personne à propos de la réalité (ou d’une partie de la réalité) qui l’entoure. En d’autres mots, le désir naît de l’idée sous-jacente que telle personne, telle chose, tel événement est bon, profitable, utile ou encore avantageux pour moi.

Dès que cette idée se présente à  mon esprit, consciemment ou inconsciemment, je désire l’objet que je conçois ainsi, que cette « personne, chose ou événement » soit effectivement bonne ou non pour moi, tout étant affaire de perception. [1]  C’est ainsi que plus je concevrai l’objet de mon désir comme avantageux pour moi, plus je vais désirer cet objet. Et plus je vais désirer ce dernier, plus je serai motivé à le conquérir. C’est du désir, donc, que naît la motivation.

Fondamentalement, l’humain est hédoniste : il ne cherche que son plaisir, le plaisir résidant dans l’atteinte d’objectifs que ses perceptions lui font concevoir comme bénéfiques. Comme des robots, l’humain est réellement programmé et télécommandé par cette recherche du plaisir. C’est de la conception qu’il se fait de ce dernier qui guidera en tout temps chacune de ses démarches. Voilà pourquoi l’altruisme ne peut exister : il est inconcevable qu’un humain puisse jamais en arriver à entreprendre une démarche pour conquérir un objectif qui ne lui apparaîtrait pas, au moment où il l’entreprend, bénéfique pour lui.

Quand j’atteins mon objectif et que j’obtiens ce que je désire, c’est immédiatement que je ressens du plaisir. Cette joie durera tant que je continuerai à concevoir, à tort ou à raison, l’objet de mon désir comme bénéfique pour moi. Mon désir de renouveller l’expérience diminuera ou ira même jusqu’à s’évanouir si j’en viens à concevoir, encore une fois à tort ou à raison, que ce que j’ai obtenu n’est pas véritablement bénéfique pour moi.

En revanche, si le désir est tantôt considéré positivement comme un moteur et comme une éventuelle source de joie, il peut aussi être considéré comme une source de souffrance s’il n’est pas comblé (tristesse, anxiété, culpabilité, découragement, dévalorisation / déprime, colère, honte, révolte, hostilité, jalousie, haine, mépris).


[1] Par exemple, je peux concevoir qu’en ce moment fumer une cigarette serait une bonne chose pour moi puisque la cigarette me fait généralement relaxer et que je suis stressé. La réalité, cependant, est tout autre : on sait que la cigarette est tout à fait néfaste pour la santé.