Si je me retenais pas…

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Benjamin déverse son fiel : « JE L’HAÏS ! C’est pas mêlant, si je me retenais pas, je pourrais répandre du bleu de méthylène sur tous ses vêtements ou les passer un à un au couteau à steak, je pourrais diffuser sur Internet les photos d’elle que j’ai prises où on la voit nue ou affublée de ses dessous de tigresse dansant autour d’un poteau, je pourrais téléphoner à son patron pour lui raconter tout ce qu’elle a dit à propos de lui dans son dos tellement JE L’HAÏS ! Quand je pense qu’elle me laisse pour ce grand flan mou de Gregory, mais qu’est-ce qu’elle peut bien lui trouver ? »

—     Tous ces petits coups bas dans la nuit : se venger, détruire, persécuter, faire la guerre, ça peut être bien tentant, mais ça peut aussi te coûter très cher, que je lui rétorque.

—     Tu mettras la facture à son nom !

Y’en aura pas de facile…

La haine est l’envers de l’amour. En effet, si l’émotion amour émerge de cette idée fausse que l’autre est la cause de mon bonheur, la haine, elle, trouve sa niche avec l’idée tout aussi irréaliste que l’autre est la cause de mon malheur.

Et qui peut mieux être la source du malheur de Benjamin que la pas fine (que dis-je : la maudite écœurante) de Soraya, sa conjointe depuis plus de cinq ans, qui l’abandonne comme un vieux linge à vaisselle pour le non moins écoeurant de salopard de Gregory ? Benjamin cherche donc à nuire par tous les moyens à celle qu’il croit être la cause de sa souffrance. Il parle en mal d’elle à qui veut l’entendre, l’insulte, lui envoie des courriels de menace ou l’espionne, en croyant à tort que sa colère va ainsi s’assouvir. Son entreprise est vaine, évidemment : à moins de changer les idées qui la causent, la colère est véritablement un puits sans fond.

Actuellement, la souffrance de Benjamin lui fait oublier que personne ne peut lui faire vivre d’émotions, ni agréables ni désagréables. Parce que nos émotions sont causées par les idées, les opinions, les goûts ou les perceptions que nous entretenons à propos des événements qui jalonnent notre existence ou des personnes (animal ou chose) qui la composent ou la traversent.

La haine se rapproche de l’hostilité, dans le sens où les attitudes ou les comportements développés au contact de ces émotions sont souvent agressifs et malveillants. À la différence de la haine, cependant, l’hostilité naît de l’idée non pas que l’autre est la cause de notre malheur, mais que l’autre n’aurait pas dû agir ainsi qu’il l’a fait : soit il aurait dû faire ce qu’il n’a pas fait, soit il n’aurait pas dû faire ce qu’il a fait. Voilà pourquoi, entre la haine et l’hostilité, il n’y a qu’un pas. Il n’est pas rare, d’ailleurs, que ces deux émotions soient présentes en même temps.

Mettons de côté la haine pour ne parler que de l’hostilité. Cette émotion apparaît en nous chaque fois que l’on proclame une loi, et que l’on constate que quelqu’un ne respecte pas celle-ci. Dans le cas de Benjamin, la loi qu’il proclame pourrait ressembler à ceci : le mariage est une institution garantie à vie plus deux ans, et ni l’un ni l’autre des conjoints n’a le droit de changer d’idée au cours de son existence.

Benjamin ne me trouve pas tellement jojo quand je lui fais part de ce que je soupçonne : « Tes petites théories de psychopop, c’est bien beau dans un blogue. Mais dans la vraie vie, se marier, c’est s’engager. Se marier, c’est prononcer des vœux : « Pour le meilleur et pour le pire jusqu’à ce que la mort nous sépare ! » ELLE (un « elle » lancé dans l’air avec mépris !) n’a pas respecté sa parole, et là tu vas venir me faire croire qu’elle avait le droit d’agir comme ça ? Tu viens me dire, à moi, que les vœux de mariage, ça vaut rien de plus que du vent ? s’égosille Benjamin.

—     Je connais pas la valeur des vœux de mariage, mais je sais que cinquante pourcent des Québécois divorcent. Ça parle. Mais on n’est pas ici pour faire le procès du mariage ni celui de Soraya. On est ici pour que tu sortes de cette rupture en perdant le moins de plumes possible. Et ce qui fait perdre des plumes, c’est le fait de ressentir des émotions désagréables. Si tu veux te garder au chaud, on va se recentrer sur toi. Tu connais les deux catégories de lois qui régissent notre univers ?

—     Non.

—     Permets-moi de te les expliquer…

Il se trouve d’abord les lois naturelles, indépendantes de notre volonté ou de nos opinions. Elles sont immuables et universelles. Personne ne peut non plus les enfreindre. Les lois universelles concernent, par exemple, les lois physiques : la composition de l’air est de l’ordre de deux atomes d’hydrogène pour un atome d’oxygène. Les animaux, comme les humains, ont besoin de se nourrir pour vivre. Ces lois peuvent aussi concerner des notions psychologiques : un enfant ne peut parler que les langues avec lesquelles il est en contact.

Les humains ne formulent pas les lois naturelles : ils les découvrent et y sont soumis. Et qu’on le veuille ou non, ces lois gouvernent l’humain.

La deuxième catégorie de lois regroupe les lois humaines qui, à l’inverse des lois naturelles, n’ont aucun caractère objectif. Ces lois sont promulguées par les humains, et émanent de désirs, d’opinions, de croyances de diverses personnes ou de divers groupes. Ces lois changent et évoluent. Elles sont suivies rigoureusement dans certains endroits et violées dans d’autres, quand elles ne brillent pas carrément par leur absence. Ces lois sont proclamées par l’humain pour servir l’humain, sinon pour asservir un groupe au profit d’un autre groupe. Ces lois peuvent être réalistes, irréalistes ou douteuses, selon que l’on entretient telles ou telles croyances ou que l’on provient de telle ou telle culture. En Inde, par exemple, on vénère les vaches ; ici, on en fait des New York Strip Steak.

Si la majorité des lois humaines nous servent plus souvent qu’elles ne nous nuisent, les exemples relatifs à  l’aspect aléatoire, farfelu ou totalement incohérent de certaines parmi elles pullulent. Citons celui-ci : d’après Shirin Ebadi, avocate en Iran et prix Nobel de la paix 2003, les indemnités pour une blessure sont le double pour un homme, et les témoignages de deux femmes valent celui d’un homme. En tout cas…

Ceci surtout pour mettre en relief la subjectivité des lois humaines. Et quand Benjamin déclare que Soraya est la cause de son malheur parce qu’elle n’avait pas le droit de le quitter, c’est bien une loi qu’il proclame : la sienne. Parce qu’on aura compris que les lois naturelles ne soumettent pas les humains à de telles législations.

Et en parlant de législations, que penser des expressions telles que : « ELLE n’avait pas le droit… » « ELLE aurait dû… » « ELLE devrait… » « ELLE n’aurait pas dû… » « Il aurait fallu qu’ELLE », qui ponctuent le discours de Benjamin ?

Vous aurez deviné que toutes ces proclamations sont fausses, irréalistes et complètement saugrenues. Selon les lois naturelles, rien n’interdirait à Soraya de faire sauter le coffre-fort d’une banque si elle en avait l’idée et l’envie. Pas plus que rien ne lui interdirait d’assassiner telle ou telle personne ou même toi, Benjamin et ce, sans raison – encore qu’en ce qui te concerne, Soraya pourrait peut-être avoir de bonnes raisons de le faire ! Je badine, bien sûr…

—     Mais où est-ce que le monde s’en va avec ces notions de psychologie à la gomme ? T’es folle ou quoi ?

Je l’attendais, celle-là.

—     Benjamin, ce n’est pas parce qu’il ne m’est pas interdit de le faire qu’il est avantageux et approprié que je le fasse. Si je flanque un coup de poing au policier en train de me rédiger une contravention, ça va me coûter cher… Si je fais exploser le coffre-fort d’une banque encore plus. Et on ne parlera pas du prix que ça peut me coûter de commettre un meurtre. Mettons de côté les actes criminels que je pourrais commettre, et allons-y avec des exemples au quotidien. Si ça me tente, je peux me mettre à garocher ma neige dans l’entrée du voisin sous prétexte qu’aucune loi naturelle ne m’interdit de le faire. Mais combien ça va me coûter ? Mon voisin mesure six pieds cinq, et il a au moins trois amis pareils à lui, qui ingurgitent des protéines en pourde

—     Pfff…

—     Si ça me tente, demain matin, je peux entrer dans le bureau du boss et me vider le cœur, lui cracher en pleine face ce que je pense de lui depuis tout ce temps où j’en bave à cause de son sale caractère. Mais combien ça va me coûter ?

—     Ça sert à quoi, veux-tu bien me dire, que tu me racontes que si je le voulais, j’aurais le droit de tout faire, mais que je le ferai pas parce que je vais payer au détour ?

—     Parce que j’aimerais que tu comprennes qu’aucune loi ne peut t’interdire de nuire à Soraya, mais qu’il y a un prix à payer si tu continues de le faire. Allons-y avec un exemple. Disons que ta maison vient de brûler. Il ne reste devant toi que les fondations, des cendres fumantes, et l’hiver qui se pointe. Qu’est-ce que tu vas faire ? Te mettre à courir après le pyromane ? T’asseoir et te mettre à brailler sur ton sort en racontant à qui veut et ne veut pas l’entendre ou à un charlatan que la vie est trop injuste, que tu ne méritais pas ça, que ça te rappelle quand ta mère n’était pas allée à ta partie de hockey ce 28 novembre-là, snif snif, que tu fais donc pitié ? Te retrousser les manches et reconstruire ?

—     Je reconstruirais, bien sûr. Mais ton exemple est pas bon. On parle d’amour et de trahison. Une relation, c’est pas un bâtiment.

—     C’est de construction qu’il s’agit, ici. Toutes les minutes que tu passes à parler dans le dos de Soraya, ce sont des minutes perdues que tu n’as plus pour parler avec celle avec qui tu pourrais construire du bonheur. Le temps que tu mets à rédiger ta tonne de pourriels à Soraya, c’est du temps que tu n’as plus pour écrire des lettres d’amour à celle avec qui tu pourrais construire une belle relation. Et franchement, crois-tu qu’un être normalement constitué aurait envie de fréquenter un homme qui n’a que des médisances dans la bouche en ce qui concerne sa précédente partenaire amoureuse ?

—     Ouen…

—      En fichant la paix à Soraya, tu pourras davantage te concentrer sur ta quête du bonheur, le bonheur étant de satisfaire tes désirs et de vivre des émotions agréables.

Benjamin pousse un long soupir.

—     Ce qui compte, Benjamin, que je poursuis, c’est de te remettre le plus rapidement possible de cette rupture. En reconnaissant le droit naturel à Soraya d’avoir fait ce qu’elle a fait, c’est toi que tu libères. Le second rôle de la victime frustrée, déçue, remplie d’amertume et de rancœur qui ne cherche qu’à assouvir sa vengeance, laisse-le à ceux qui ont du temps à perdre. Toi, c’est le premier rôle que ça te prend pour jouer dans la nouvelle histoire que tu es déjà en train d’écrire. Poursuivre ton chemin la tête haute pour voir de loin les portes qui s’ouvrent à toi, il me semble que c’est pas mal plus intéressant que de braquer ton regard sur ELLE, de te ronger les sangs de jalousie en l’imaginant au lit avec Gregory, de te sentir rejeté et de te dévaloriser. Soraya est partie avec un autre ? So what ? Elle a trouvé quelqu’un qui correspondait davantage à ses goûts ? Et alors ? Qu’est-ce qui te dit que tu ne trouveras pas, toi aussi, quelqu’un qui correspondra davantage à tes goûts ? Après tout, comme je me plais à le dire : on est plus de six milliards d’humains à peupler cette belle planète…

 

J’aurais dû, donc dû, bien dû…

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J’aurais dû, donc dû, bien dû… », ça vous dit quelque chose ?

La culpabilité est une émotion désagréable, qui émerge quand on entretient la croyance – ou l’idée – que :

  • je ne devrais pas faire ce que je suis en train de faire (par exemple : je ne devrais pas faire des beaux yeux à Tiffany alors que je sors avec Julianne) ; ou
  • je devrais être en train de faire ce que je ne fais pas (par exemple : je devrais donc la demander, cette augmentation de salaire !) [1]

L’idée qui cause la culpabilité peut aussi se manifester quand je repense à un geste que j’ai déjà posé – qui concerne donc un événement passé –, et que je me dis que :

  • je n’aurais pas dû faire ce que j’ai fait ; ou
  • j’aurais dû faire ce que je n’ai pas fait

Enfin, pour ceux qui n’auraient pas assez du présent ou du passé pour se torturer, sachez que l’idée qui cause la culpabilité peut également surgir quand on se projette dans le futur, et qu’on se dit des affaires comme :

  • je crois que je vais m’acheter un paquet de cigarettes en sortant du bureau, mais je ne devrais pas le faire ; ou
  • je ne crois pas que j’irai m’entraîner aujourd’hui, mais je devrais y aller

Bon. Arrêtons-nous ici, avant que je m’entortille dans le fil de mes explications ! Ce qu’il est important de retenir c’est que, peu importe que l’on conjugue le verbe devoir ou son pendant, falloir, au présent, au passé ou au futur, l’entreprise est la même. Elle consiste à se faire du sang d’encre en entretenant cette croyance que nos comportements – ou nos actes – pourraient être autres que ce qu’ils sont, que ce qu’ils ont été ou que ce qu’ils seront.

En passant, ne trouvez-vous pas que les humains rongés par la culpabilité sont généralement bien vus – mieux vus que les colériques, dans tous les cas ? Comme si le fait d’être habité par la culpabilité constituerait une preuve sinon que ces personnes ont du cœur, qu’elles ont à cœur de « bien » se comporter, de « bien » faire ? Il semble que Jésus-Christ Notre Seigneur a encore la mainmise sur son troupeau ! En tout cas…

Pour vous démontrer l’inanité des croyances qui font naître la culpabilité, je vous invite à faire un petit détour par une autre émotion passablement accablante, et reconnue pour faire des ravages : l’hostilité, aussi appelée colère, agressivité, fureur, etc.

Au contraire de la culpabilité, qui est dirigée vers soi, l’hostilité est dirigée vers l’autre. Voilà pourquoi, bien que cette émotion se classe parmi les émotions désagréables, son expression peut soulager – du moins temporairement – la personne qui en est habitée. Et ce qui soulage la personne en colère, c’est l’idée, d’une part, de se penser supérieure à ses pairs et, d’autre part, de se croire  investie d’un quelconque pouvoir. Le fait que ceux qui subissent les foudres se plient aux assauts et se soumettent aux caprices du colérique renforce le sentiment de supériorité qu’il réclame.

Ainsi, l’hostilité se manifeste quand on entretient la croyance – ou l’idée – que :

  • l’autre ne devrait pas faire ce qu’il fait (elle n’aurait jamais dû aller raconter le secret que je lui avais confié) ; ou
  • l’autre devrait faire ce qu’il ne fait pas (mon twit de patron devrait me donner une augmentation de salaire, sans que je ne la lui demande, même !)

Comme la culpabilité, l’hostilité peut être ressentie en repensant à un événement passé :

  • l’autre  n’aurait pas dû faire ce qu’il/elle a fait ; ou
  • l’autre aurait dû faire ce qu’il/elle n’a pas fait

Ou même un événement qui n’a pas encore eu lieu :

  • je crois qu’il va aller au 5 à 7 avec sa nouvelle collègue, mais il (l’autre) ne devrait pas agir de la sorte ; ou
  • je ne crois pas qu’elle fasse sa chambre comme elle me l’a promis, mais il vaudrait mieux qu’elle (l’autre) la fasse !

On peut observer que la culpabilité et l’hostilité sont proches parentes, en ce que ce sont les mêmes idées qui les déclenchent. C’est ainsi que la culpabilité surgit chaque fois que l’on proclame une loi et qu’on ne la respecte pas. Et que l’hostilité, elle, se manifeste chaque fois que l’on proclame une loi et que l’autre ne la respecte pas, que cet autre soit un humain, un animal ou une chose. Mais quelles sont donc ces lois ?

Elles se divisent en deux catégories : humaines et naturelles.

Parmi les lois proclamées par les humains, se trouve les lois civiles, internationales, nationales, provinciales, municipales, le code civil, les règlements divers, etc. On compte également les lois personnelles : une « bonne » mère agit de telle manière. Un enfant doit écouter ses parents. Les voleurs, c’est en prison qu’ils vont ! Ces lois sont dictées par notre éducation, nos valeurs, nos croyances, notre milieu, etc.

La seconde catégorie de lois, qui concerne les lois naturelles, englobent des lois qui sont universelles et indépendantes de notre volonté ou de nos opinions, notamment. Par exemple, dans l’ordre physique de ce monde, à Rio comme à Oslo, l’eau gèle à 0 °C et bout à 100 °C. De façon régulière, la marée monte et descend. Le printemps suit l’hiver. Autant de lois qu’on ne peut enfreindre, et contre lesquelles on aura beau tempêter sans qu’elles ne changent d’un iota. Dans les lois naturelles sont incluses les lois qui s’appliquent au fonctionnement des humains. Ce sont, entre autres, les lois psychologiques. Un enfant ne pourra pas, par exemple, apprendre à parler mandarin si personne ne parle cette langue dans son entourage. Ce sont aussi les lois qui concernent le développement moteur : normalement, un enfant apprend à marcher entre l’âge de douze et dix-huit mois. Il s’en trouve d’autres, bien sûr, de ces lois, comme celles qui touchent le processus de vieillissement de l’humain – ou de tout ce qui fait partie du monde des vivants.

Ce qu’il est surtout intéressant de remarquer,  ici, c’est que les lois proclamées par les humains ne s’appliquent que quand les humains consentent à les observer, puisque la nature ne leur interdit rien – la nature m’interdit-elle de dévaliser une banque ? Tandis que les lois naturelles s’appliquent toujours automatiquement : je dois me plier à cette loi (ou à cette réalité « naturelle ») qu’en janvier, on gèle à Montréal, et que si je ne me couvre pas, je risque de souffrir d’engelures. On peut donc conclure que les seules lois auxquelles l’humain est  obligatoirement tenu de se conformer sont les lois naturelles.

Suivant ces dernières constatations, je vous pose  la question qui tue : expliquez-moi pourquoi il ne nous viendra pas en tête de nous insurger contre le fait que le soleil se lève à l’Est et se couche à l’Ouest, alors qu’on serait prêt à péter les dentiers de notre voisin parce qu’il a commis, selon nous, un acte qu’il n’aurait pas dû commettre ? Piétiner nos plates-bandes, mettons…

S’il est immuable que le soleil se lève à l’Est et se couche à l’Ouest, il est également immuable que tout humain normalement constitué cherchera, en toutes occasions, son avantage. Ce qui peut malheureusement (ou heureusement, c’est selon !) aller à l’encontre de nos propres intérêts. Vous aurez beau tempêter : il ne viendra pas le jour où les autres ne feront que ce qui nous convient, et s’abstiendront, par le fait même, de nous emmerder ou de nous frustrer. Voilà pour l’hostilité.

Maintenant, pour revenir à la culpabilité, c’est vous éviter bien des tourments inutiles que de vous répéter que ce qui arrive doit arriver : on fait toujours ce que l’on doit faire, et seulement ça. Avez-vous déjà essayé de tourner à gauche en même temps qu’à droite ? Il peut être utile, cependant, de reconnaître qu’on aurait pu faire mieux, et trouver à s’améliorer la fois suivante. Ce qui est de loin moins torturant que de se faire du mouron ou de ruminer…

Mon chum, à qui je me plaignais un jour de ne pas avoir pris la bonne décision, me rétorqua ceci : « Sophie, imagine qu’on est vendredi soir. Imagine que c’est la canicule, et que tu es perdue dans Manhattan, alors que t’as un rendez-vous avec un client important. Tu es anxieuse et impatiente. À une intersection, tu as le choix de tourner à gauche ou à droite. Tu prends la droite, sans raison autre que celle qu’il te faut avancer: ça klaxonne de tout bord tout côté ! Mais tu tournes en rond. Et quand tu trouves enfin la place, ton client ne t’y attend plus. Tu t’en veux. Tu me téléphones en larmes : « Ce que je suis conne : si j’avais tourné à gauche, aussi !» Explique-moi comment, Sophie, tu aurais pu savoir ça ? Tu étais perdue ! Ben la vie, c’est comme ça : on ne sait jamais vraiment où on s’en va. On tourne à gauche, à droite. Des fois, c’est le bon chemin. Des fois, ça ne l’est pas. »

«Des fois», je l’aime donc, mon chum !


[1] On peut aussi utiliser le verbe falloir. Ce qui donnerait, par exemple : il n’aurait pas fallu que je fasse ce que j’ai fait
 

J'aurais dû, donc dû, bien dû…

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J’aurais dû, donc dû, bien dû… », ça vous dit quelque chose ?

La culpabilité est une émotion désagréable, qui émerge quand on entretient la croyance – ou l’idée – que :

  • je ne devrais pas faire ce que je suis en train de faire (par exemple : je ne devrais pas faire des beaux yeux à Tiffany alors que je sors avec Julianne) ; ou
  • je devrais être en train de faire ce que je ne fais pas (par exemple : je devrais donc la demander, cette augmentation de salaire !) [1]

L’idée qui cause la culpabilité peut aussi se manifester quand je repense à un geste que j’ai déjà posé – qui concerne donc un événement passé –, et que je me dis que :

  • je n’aurais pas dû faire ce que j’ai fait ; ou
  • j’aurais dû faire ce que je n’ai pas fait

Enfin, pour ceux qui n’auraient pas assez du présent ou du passé pour se torturer, sachez que l’idée qui cause la culpabilité peut également surgir quand on se projette dans le futur, et qu’on se dit des affaires comme :

  • je crois que je vais m’acheter un paquet de cigarettes en sortant du bureau, mais je ne devrais pas le faire ; ou
  • je ne crois pas que j’irai m’entraîner aujourd’hui, mais je devrais y aller

Bon. Arrêtons-nous ici, avant que je m’entortille dans le fil de mes explications ! Ce qu’il est important de retenir c’est que, peu importe que l’on conjugue le verbe devoir ou son pendant, falloir, au présent, au passé ou au futur, l’entreprise est la même. Elle consiste à se faire du sang d’encre en entretenant cette croyance que nos comportements – ou nos actes – pourraient être autres que ce qu’ils sont, que ce qu’ils ont été ou que ce qu’ils seront.

En passant, ne trouvez-vous pas que les humains rongés par la culpabilité sont généralement bien vus – mieux vus que les colériques, dans tous les cas ? Comme si le fait d’être habité par la culpabilité constituerait une preuve sinon que ces personnes ont du cœur, qu’elles ont à cœur de « bien » se comporter, de « bien » faire ? Il semble que Jésus-Christ Notre Seigneur a encore la mainmise sur son troupeau ! En tout cas…

Pour vous démontrer l’inanité des croyances qui font naître la culpabilité, je vous invite à faire un petit détour par une autre émotion passablement accablante, et reconnue pour faire des ravages : l’hostilité, aussi appelée colère, agressivité, fureur, etc.

Au contraire de la culpabilité, qui est dirigée vers soi, l’hostilité est dirigée vers l’autre. Voilà pourquoi, bien que cette émotion se classe parmi les émotions désagréables, son expression peut soulager – du moins temporairement – la personne qui en est habitée. Et ce qui soulage la personne en colère, c’est l’idée, d’une part, de se penser supérieure à ses pairs et, d’autre part, de se croire  investie d’un quelconque pouvoir. Le fait que ceux qui subissent les foudres se plient aux assauts et se soumettent aux caprices du colérique renforce le sentiment de supériorité qu’il réclame.

Ainsi, l’hostilité se manifeste quand on entretient la croyance – ou l’idée – que :

  • l’autre ne devrait pas faire ce qu’il fait (elle n’aurait jamais dû aller raconter le secret que je lui avais confié) ; ou
  • l’autre devrait faire ce qu’il ne fait pas (mon twit de patron devrait me donner une augmentation de salaire, sans que je ne la lui demande, même !)

Comme la culpabilité, l’hostilité peut être ressentie en repensant à un événement passé :

  • l’autre  n’aurait pas dû faire ce qu’il/elle a fait ; ou
  • l’autre aurait dû faire ce qu’il/elle n’a pas fait

Ou même un événement qui n’a pas encore eu lieu :

  • je crois qu’il va aller au 5 à 7 avec sa nouvelle collègue, mais il (l’autre) ne devrait pas agir de la sorte ; ou
  • je ne crois pas qu’elle fasse sa chambre comme elle me l’a promis, mais il vaudrait mieux qu’elle (l’autre) la fasse !

On peut observer que la culpabilité et l’hostilité sont proches parentes, en ce que ce sont les mêmes idées qui les déclenchent. C’est ainsi que la culpabilité surgit chaque fois que l’on proclame une loi et qu’on ne la respecte pas. Et que l’hostilité, elle, se manifeste chaque fois que l’on proclame une loi et que l’autre ne la respecte pas, que cet autre soit un humain, un animal ou une chose. Mais quelles sont donc ces lois ?

Elles se divisent en deux catégories : humaines et naturelles.

Parmi les lois proclamées par les humains, se trouve les lois civiles, internationales, nationales, provinciales, municipales, le code civil, les règlements divers, etc. On compte également les lois personnelles : une « bonne » mère agit de telle manière. Un enfant doit écouter ses parents. Les voleurs, c’est en prison qu’ils vont ! Ces lois sont dictées par notre éducation, nos valeurs, nos croyances, notre milieu, etc.

La seconde catégorie de lois, qui concerne les lois naturelles, englobent des lois qui sont universelles et indépendantes de notre volonté ou de nos opinions, notamment. Par exemple, dans l’ordre physique de ce monde, à Rio comme à Oslo, l’eau gèle à 0 °C et bout à 100 °C. De façon régulière, la marée monte et descend. Le printemps suit l’hiver. Autant de lois qu’on ne peut enfreindre, et contre lesquelles on aura beau tempêter sans qu’elles ne changent d’un iota. Dans les lois naturelles sont incluses les lois qui s’appliquent au fonctionnement des humains. Ce sont, entre autres, les lois psychologiques. Un enfant ne pourra pas, par exemple, apprendre à parler mandarin si personne ne parle cette langue dans son entourage. Ce sont aussi les lois qui concernent le développement moteur : normalement, un enfant apprend à marcher entre l’âge de douze et dix-huit mois. Il s’en trouve d’autres, bien sûr, de ces lois, comme celles qui touchent le processus de vieillissement de l’humain – ou de tout ce qui fait partie du monde des vivants.

Ce qu’il est surtout intéressant de remarquer,  ici, c’est que les lois proclamées par les humains ne s’appliquent que quand les humains consentent à les observer, puisque la nature ne leur interdit rien – la nature m’interdit-elle de dévaliser une banque ? Tandis que les lois naturelles s’appliquent toujours automatiquement : je dois me plier à cette loi (ou à cette réalité « naturelle ») qu’en janvier, on gèle à Montréal, et que si je ne me couvre pas, je risque de souffrir d’engelures. On peut donc conclure que les seules lois auxquelles l’humain est  obligatoirement tenu de se conformer sont les lois naturelles.

Suivant ces dernières constatations, je vous pose  la question qui tue : expliquez-moi pourquoi il ne nous viendra pas en tête de nous insurger contre le fait que le soleil se lève à l’Est et se couche à l’Ouest, alors qu’on serait prêt à péter les dentiers de notre voisin parce qu’il a commis, selon nous, un acte qu’il n’aurait pas dû commettre ? Piétiner nos plates-bandes, mettons…

S’il est immuable que le soleil se lève à l’Est et se couche à l’Ouest, il est également immuable que tout humain normalement constitué cherchera, en toutes occasions, son avantage. Ce qui peut malheureusement (ou heureusement, c’est selon !) aller à l’encontre de nos propres intérêts. Vous aurez beau tempêter : il ne viendra pas le jour où les autres ne feront que ce qui nous convient, et s’abstiendront, par le fait même, de nous emmerder ou de nous frustrer. Voilà pour l’hostilité.

Maintenant, pour revenir à la culpabilité, c’est vous éviter bien des tourments inutiles que de vous répéter que ce qui arrive doit arriver : on fait toujours ce que l’on doit faire, et seulement ça. Avez-vous déjà essayé de tourner à gauche en même temps qu’à droite ? Il peut être utile, cependant, de reconnaître qu’on aurait pu faire mieux, et trouver à s’améliorer la fois suivante. Ce qui est de loin moins torturant que de se faire du mouron ou de ruminer…

Mon chum, à qui je me plaignais un jour de ne pas avoir pris la bonne décision, me rétorqua ceci : « Sophie, imagine qu’on est vendredi soir. Imagine que c’est la canicule, et que tu es perdue dans Manhattan, alors que t’as un rendez-vous avec un client important. Tu es anxieuse et impatiente. À une intersection, tu as le choix de tourner à gauche ou à droite. Tu prends la droite, sans raison autre que celle qu’il te faut avancer: ça klaxonne de tout bord tout côté ! Mais tu tournes en rond. Et quand tu trouves enfin la place, ton client ne t’y attend plus. Tu t’en veux. Tu me téléphones en larmes : « Ce que je suis conne : si j’avais tourné à gauche, aussi !» Explique-moi comment, Sophie, tu aurais pu savoir ça ? Tu étais perdue ! Ben la vie, c’est comme ça : on ne sait jamais vraiment où on s’en va. On tourne à gauche, à droite. Des fois, c’est le bon chemin. Des fois, ça ne l’est pas. »

«Des fois», je l’aime donc, mon chum !


[1] On peut aussi utiliser le verbe falloir. Ce qui donnerait, par exemple : il n’aurait pas fallu que je fasse ce que j’ai fait