« Regarde comme ces fleurs sont belles ! »

Hibiscus Blue Chiffon © Sophie-Luce Morin Hibiscus © Sophie-Luce MorinHibiscus des marais © Sophie-Luce MorinCela fait maintenant une semaine que mes trois variétés d’hibiscus sont en fleurs. Je m’en réjouis autant que je m’en attriste. Depuis quelques jours, je suis en effet habitée par la saudade. C’est une émotion qui s’apparente à la mélancolie ou au spleen. La saudade est un mot portugais réputé intraduisible.

D’où me vient ce tiraillement intérieur ? Les fleurs d’hibiscus sont pourtant si belles. Elles me font penser aux fleurs de pavots. Comme celles-ci, elles ne durent qu’une journée. Leurs pétales sont également si fins, si légers et si gracieux qu’on les dirait fabriqués de papier de soie. Cette fragilité n’est cependant qu’un leurre ; car ces fleurs sont de grandes combattantes, qui résistent admirablement à nos hivers, si rudes. Alors pourquoi ne puis-je pas puiser grâce, beauté et force en ce que la nature m’offre sans être envahie par ce halo de tristesse ? J’ai ma petite idée là-dessus.

Alors que le pavot annonce des jours meilleurs, remplis de promesses de soleil et de sable farineux, la fleur d’hibiscus, elle, annonce la fin de l’été, les feuilles mortes et le froid. Et ça, là là là, ça fait mal à mon petit cœur de jardinière.

Cette constatation m’amène à pousser plus loin cette réflexion. Combien d’autres merveilleux moments de l’existence est-ce que je gâche parce que je voudrais qu’ils durent toujours ou qu’ils n’aient jamais commencé ou qu’ils finissent enfin ? Combien de fois m’est-il arrivé d’avoir de la difficulté à savourer pleinement un moment parce que je m’attendais à vivre autre chose de plus exotique, de plus palpitant ou de plus grandiose ? Je me trouve pas mal nounoune, des fois…

Je crois qu’il pourrait en être tout autrement de ma vie si j’apprenais à savourer pleinement le moment présent. Pas juste à temps partiel, pas juste dans certaines circonstances, pas juste quand je médite, mais 365 jours par années, à chaque minute de mon existence, à chaque respire. Car si je vivais le moment présent, je ne m’imaginerais pas mes hibiscus ensevelis sous six pieds de neige, alors que nous ne sommes qu’en août. Si je vivais le moment présent, je ne passerais pas la moitié de l’année (soit tout l’hiver) presque heureuse. Quel gaspillage, quand on y songe. La vie est si courte…

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Combien de temps vais-je encore subir jusqu’à la simple évocation de l’hiver ? Il en a déjà été pourtant tout autrement. J’ai déjà espéré septembre et la rentrée des classes ; septembre, avec mes crayons et mes livres neufs et l’espoir de nouvelles rencontres. J’ai déjà espéré décembre, aussi, avec sa fête de Noël, ses cadeaux, ses réunions de famille, ses chansons à répondre, ses ceintures qui changent de cran et ses tempêtes de neige.

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Je voudrais réapprendre à aimer l’automne pour ce qu’il est ; pour la beauté des paysages, pour ses odeurs et le bruissement des feuilles mortes sous mes pas ; pour sa lumière orangée et pour les journées de chaleur dont il nous gratifie souvent jusqu’en octobre.

J’aimerais redevenir cette petite fille qui s’ébahissait devant les premiers flocons de neige ; celle qui fabriquait des bonhommes, qui construisait des forts ; celle qui glissait sur les pentes ; celle qui patinait sur l’étang en fredonnant des chansons de Joe Dassin, qu’elle envisageait d’ailleurs secrètement d’épouser.

Je voudrais réapprendre à espérer l’hiver comme j’espère aujourd’hui le printemps.

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Que dirait cette petite fille qui attendait l’automne avec impatience devant le spectacle des hibiscus ? Elle dirait peut-être simplement : « Regarde comme ces fleurs sont belles ! »