Une enfance de merde…

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Comme plusieurs, croyez que notre enfance marque à jamais le cours de notre existence ? Comment expliquer, alors, que certains, qui ont eu une enfance «choyée», deviennent des adultes qui s’autodétruisent ou qui commettent des délits graves, par exemple ; et que d’autres, qui ont vécu une enfance parmi les plus difficiles, deviennent des adultes équilibrés et relativement heureux ? Répondez avec nous à ces questions en visionnant notre nouvelle capsule sur Les Repères de Languirand.

Ma mère, c’était pas une vraie mère…

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—     En tout cas, poursuit Charlotte, dont le regard s’épivardait dans la pièce et dans ses souvenirs, du plus loin que je me rappelle, j’ai toujours envié mon amie Juliette.

—     Pourquoi ?

—     Pour toutes sortes de raisons, mais surtout à cause de sa mère.

—     Ah bon ? Qu’est-ce qu’elle avait qui te plaisait tant, cette mère-là ?

—     Plein d’affaires que la mienne n’avait pas. Je me rappelle, par exemple, que quand Juliette rentrait de l’école, sa mère l’attendait comme on attend la venue du p’tit Jésus le 24 décembre : « Ma chérie, vient icitte que je te serre fort, là ! Comment ça va ? Et ton examen ? Laisse-moi deviner  ta note : un beau A ? » … Je me rappelle que la maison embaumait un doux mélange de Pine Soil, de ragoût de bœuf aux légumes qui avait mijoté toute la journée et de chaussons Pillsbury tout chauds sortis du four. Ça sentait la sécurité, le bien-être, l’harmonie, l’amour à plein nez dans cette famille. Un papa, une maman, une Juliette.

Charlotte laissa courir quelques secondes de silence, pour reprendre de plus belle.

—     En fait, je pourrais dire que la mère de Juliette, c’était une vraie mère…

—     Et ça ressemble à quoi, une vraie mère ?

—     Une vraie mère, d’abord, ça met de côté ses ambitions professionnelles pour s’occuper de son enfant. Le mieux, même, c’est qu’elle oublie complètement son travail et ne se consacre qu’à l’éducation de son rejeton à plein temps parce qu’une vraie mère sait qu’aucune gardienne n’aimera jamais son enfant autant qu’elle peut l’aimer. Et que c’est parce qu’elle aime son enfant comme personne ne peut l’aimer qu’elle est celle qui peut le mieux répondre à ses besoins.

—     Ayoye… Je suis pas sûre que je te suis…

—     Attends, c’est pas tout… Une vraie mère, ça cuisine du pâté chinois, des grosses batchs de sauce à spaghetti, du pouding aux chômeurs, ça fait pousser des tomates au printemps, et à l’automne, ça fait du ketchup avec. Une vraie mère, ça aide son enfant à faire ses devoirs, ça l’accompagne au soccer, au volleyball, au hockey, à sa pièce de théâtre, à ses cours de musique, parce qu’une vraie mère sait que ces activités-là, c’est bon pour le développement psychomoteur et psychologique de son enfant. Une vraie mère, ça colle des macaronis sur des pots Masson Jar pour en faire des pots de fleurs, ça fait des casse-têtes, de la gouache, ça amène les enfants à la campagne, au zoo, à la plage, en pique-nique, et quoi encore ? Tout ce que je te raconte là, c’est la mère de Juliette qui me l’a fait voir. Je  n’aurais jamais cru que l’amour d’une mère puisse être si profond, si total, si inconditionnel, si indéfectible, si indélogeable : elle cousait et tricotait même pour sa fille adorée, c’est pas rien, chose !

—     Je capote, Charlotte. Ça se peut pas qu’une fille intelligente comme toi pense des z’affaires de même !

—     Je te le dis : la mère de Juliette, c’est mon idole ! C’est comme elle que je rêve d’être pour mes enfants !

—     Arrête, j’vais finir par m’étouffer devant tant d’absurdités !

—     Mais tu devrais pourtant le savoir qu’une bonne mère, ça fait toute la différence dans la vie présente et surtout future de son enfant ? Pour parler de moi, tiens : pas besoin de chercher midi à quatorze heures pourquoi je suis dépendante affective, pourquoi je m’accroche à l’autre comme à une bouée tellement j’ai peur de couler à pic… Avec une mère comme celle que j’ai eue, une mère aussi chaleureuse et sécurisante qu’un courant d’air, qui n’avait – et n’a encore, d’ailleurs ! –  pour seules passions que sa carrière, sa carrière et sa carrière, c’est ce qu’on devient !

—     Attends, là : si je suis ta logique, pourquoi est-ce qu’on pourrait pas dire que c’est à cause de la mère de Juliette que tu es dépendante affective ?

—     Ben voyons donc ! Mais qu’est-ce que tu me racontes là ?

—     Penses-y : s i tu n’avais jamais connu la mère de Juliette, tu n’aurais pas pu la comparer à la tienne, non ? Et le résultat aurait été que tu n’aurais pas été si malheureuse.

—     Pfff…

—     Et puis tant qu’à verser dans le ridicule, on pourrait aussi penser que c’est de la faute de Juliette elle-même si tu te sens si mal aujourd’hui, hein ? C’est pas elle qui voulait à tout prix que vous soyez  amies ? C’est clair, Charlotte, que si vous n’étiez pas devenues amies, tu n’aurais probablement pas  rencontré sa mère, et le reste qu’on connaît ne serait pas advenu.

—     Tu me niaises ou quoi ?

—     Dis-moi, qui du lard ou du cochon est coupable de tes malheurs d’adulte majeure et vaccinée, que nous lui réglions son sort ? Ta mère carriériste ? Ton père, le courailleux de jupons ? Madame Nault, ton enseignante de troisième année du primaire qui t’a collé le seul « E » de ton existence, ce « E » qui a entaché à vie plus deux ans ta réputation d’étudiante surdouée ? À moins que ça ne soit ton cousin qui, dans un excès de jalousie, t’a complètement traumatisée en noyant dans la toilette la tortue que ta marraine, sa mère, t’avait offerte  ?

—     On fait pas de farce avec ça… L’enfance, c’est ce qui nous forge. « Tout se joue avant six ans », tout le monde sait ça, rajouta Charlotte, sur la défensive.

—     C’est pas vrai ce qu’on raconte, Charlotte. C’est pas vrai, et je vais te le prouver.

—     Ben j’ai bien hâte d’entendre ça !

—     Je ne veux pas minimiser les souffrances que tu as vécues durant ton enfance. Mais vois-tu, bien que l’enfance influence notre vie d’adulte, elle n’en est pas déterminante. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a pas de cause à effet : ce n’est pas parce que tu vis ceci qu’il va nécessairement arriver cela. La preuve ? Il se trouve une multitude d’enfants dont les parents ont été aussi absents que les tiens l’ont été – qu’on pense par exemple aux enfants qui vivent dans des pensionnats – et qui ne souffrent pas de dépendance affective. Qu’est-ce que ça va te donner de ressasser encore pendant des heures, des jours, des années, ce que ta mère aurait dû être, selon toi, qu’elle n’a pas été ? Je sais pas ce que ça donnerait si tu la lâchais un peu ?

Les yeux de Charlotte roulaient maintenant dans l’eau.

—     Viens icitte que je te colle un peu, toi, comme aurait dit l’autre.

Ma Charlotte se laisse faire, évidemment.

—     Tu sais quoi ?

—     Non.

—     Des fois, il me semble que ça me ferait tellement de bien de la lâcher, ma mère…

—     Ça serait pas une mauvaise idée. Parce que tu sais que ta dépendance affective n’est pas causée par ses absences, mais bien par l’idée qui s’est forgée dans ton esprit à propos de celles-ci. C’est comme rien que tu t’es dit, quand ta mère n’y était pas et que tu aurais souhaité qu’elle y soit, que si elle t’avait aimée, elle t’aurait choisie plutôt que de choisir son travail. Tu t’es dis qu’une « vraie » mère, ça ferait ceci ou ça ne ferait pas cela… C’est la même association qui se crée dans ton esprit quand ton chum choisit de finaliser un dossier au bureau plutôt que de souper en tête-à-tête avec toi : tu te dis qu’il ne t’aime pas. Parce que s’il t’aimait, il te choisirait plutôt que de choisir son travail. Parce qu’un « vrai » chum, ça ferait ceci ou ça ne ferait pas cela…

—     Ouen…

—     Les « vraies » mères, les « vrais » pères, les « vrais » chums, c’est dans la tête. Copie-moi ça cent fois : « Les vraies mères, les vrais pères, les vrais chums, ça n’existe pas. »

—     C’est trop niaiseux.

—     Mais ça marche. Et puis tant qu’à y être, copie-moi donc deux mille fois : « Je n’ai pas besoin d’être aimée pour trouver du bonheur dans ma vie. »

—     Là, je trouve que t’exagères.

—     On en reparlera.

 
* Image : Mère et fille par Zoé de las Cases