Écrire, c’est aimer

Le 15 novembre 2014, j’ai répondu aux questions de Nadia Gosselin, consultante et coach d’écriture. La version originale de cette entrevue se trouve ici : Entrevue réalisée avec Nadia Gosselin, Le pigeon décoiffé.

« J’espère en arriver à faire vivre des émotions au lecteur : le faire rire, le faire pleurer ou ébranler ses certitudes. Ultimement, je trouve beaucoup de valorisation à aider les gens – ou à croire que je les aide. » ― Sophie-Luce Morin

La grande question : pourquoi écrivez-vous ?

D’emblée, j’aurais envie de vous dire que j’écris parce que « travailler, c’est trop dur »[1]. Bien que vraie, cette réponse pourrait cependant être mal interprétée. Surtout, elle ne rendrait pas justice à mon parcours parsemé de doutes et de quelques plusieurs embûches.

Je crois que mon désir d’écrire a commencé par une attirance profonde pour les livres. Je me rappelle la fascination que les dictionnaires et les encyclopédies exerçaient sur moi, alors que je n’étais âgée que de trois ans et que ne savais pas encore lire. J’aimais l’odeur de l’encre, la texture et le froissement du papier quand je tournais les pages. J’aimais les livres, comme les petites filles aiment les poupées, en général.

Ensuite, il y a eu ma rencontre avec Kim Yaroshevskaya, alias Fanfreluche[2], lors d’un souper chez une amie. J’avais huit ans. Les gens de ma génération se souviennent sûrement de cette série mettant en scène la poupée Fanfreluche, qui racontait des contes et des légendes aux enfants. Quand elle jugeait que « ce qui arrivait dans l’histoire n’était pas très juste »[3], elle entrait dans le livre pour en changer l’issue.

Je ne saurais exprimer à quel point ces quelques heures passées aux côtés de mon idole ont été déterminantes. Après cette rencontre, Fanfreluche n’était plus un simple personnage de télé, mais une humaine investie du pouvoir de changer le cours de l’histoire. Je me suis dit que si elle pouvait réaliser ce tour de force, je le pouvais aussi. J’ai donc traversé mon enfance et une grande partie de ma vie de jeune adulte avec cette idée que je pouvais changer le monde, et celle, inconsciente, que le bonheur était logé entre les deux oreilles. C’est malheureux que mes belles certitudes m’aient abandonnée sur le bord du chemin pendant quelques années, mais ça, c’est une autre histoire…

J’ai exploré d’autres domaines avant de me lancer dans des études universitaires en littérature : musique, théâtre, animation radiotélévision, dessin de mode, horticulture et psychologie. J’ai même songé à faire des études en droit.

Toute ma vie, j’ai vécu des déchirements relativement à cette sempiternelle question : mais qu’est-ce que je vais bien faire quand je serai grande ? Encore aujourd’hui, je suis envahie de tristesse quand je songe au nombre incalculable de possibilités qui s’offrent à moi en regard de la durée de l’existence.

Puis, un jour, une petite lumière a jailli : pourquoi me restreindre ? Pourquoi ne pas vivre toutes les expériences auxquelles je rêve par l’intermédiaire de personnages ? Grâce à la fiction, ne m’était-il pas possible de me tailler une vie sur mesure, à la hauteur de mes aspirations ?

C’est ainsi que j’ai repris mes études universitaires depuis le début. Je me suis rendue jusqu’au doctorat, que j’espère bien terminer un jour.

Sans doute comprenez-vous mieux, maintenant, la réponse que je vous ai donnée d’emblée : j’écris parce que cette activité me procure tant de joie que je n’ai pas l’impression de travailler.

Quelles sont vos thématiques préférées ?

Les relations humaines et celle entre les hommes et la nature. La santé mentale, les inégalités sociales et les sévices que l’on fait subir aux femmes et aux enfants m’interpellent également. Enfin, la question du français au Québec me préoccupe au plus haut point.

Quel est l’objectif que vous tentez d’atteindre en travaillant un texte ?

J’espère en arriver à faire vivre des émotions au lecteur : le faire rire, le faire pleurer ou ébranler ses certitudes. Ultimement, je trouve beaucoup de valorisation à aider les gens – ou à croire que je les aide. J’aime qu’un lecteur me confie qu’il a trouvé du réconfort dans mes écrits ou qu’il y a puisé une source quelconque d’inspiration. C’est le plus beau compliment que l’on puisse me faire.

Avez-vous une obsession liée à l’écriture ?

Je voudrais que mes textes soient parfaits, tout en sachant que c’est une quête vaine. Cela ne m’empêche aucunement de les retoucher, tant que cela m’est permis de le faire, au grand dam de mes éditeurs. Je n’ai jamais publié quoi que ce soit que je ne retoucherais pas. Voilà pourquoi j’ai pris la décision de me tenir loin de mes écrits une fois qu’ils sortent de chez l’imprimeur !

Vous arrive-t-il de procrastiner alors que vous devriez plonger dans l’écriture ?

J’ai une hyperactive qui sommeille au fond de moi. Je n’arrête pas, pour ainsi dire. Pour moi, relaxer, c’est faire autre chose. Si l’inspiration n’est pas au rendez-vous, je la provoque en m’activant.

Quels sont les écrivains qui vous ont influencé(e), ou vous influencent encore beaucoup aujourd’hui ?

J’imagine que ceux qu’on aime nous influencent… Voici donc une liste non exhaustive de mes préférés : Zola, Balzac, Flaubert, Stendhal. Donna Tartt, Paul Auster, Raymond Carver. Réjean Ducharme, Michel Tremblay, René Lapierre. Joaquim Machado de Assis, Jorge Amado, Oswaldo França Junior.Nina Berberova. Maryse Condé. Kundera. Boris Vian. Enfin, j’aime beaucoup la littérature japonaise, que je commence à peine à découvrir.

Quel est le moteur de votre inspiration ?

Comme la plupart des créateurs, mon inspiration trouve sa source dans ce qui m’émeut : un livre, une musique, les paroles d’une chanson, un film, l’intensité du rose d’une variété de lys, l’odeur d’un plat qui mijote, le sourire d’un enfant, une scène dont je suis témoin, une histoire qu’on me raconte, mes enfants, les petites attentions de mon héros, un souvenir… tant de choses m’attendrissent ! Et, parmi elles, il y a la nature. Je peux passer des heures à errer dans mon jardin ou à le contempler par la fenêtre, tout en travaillant. C’est d’ailleurs la dernière chose que je fais avant de me mettre au lit : regarder dehors. Ce sont des moments de pur émerveillement et de bonheur très intense dont je ne me lasse pas. Une telle splendeur me fait prendre conscience de la force de la vie en même temps que de sa fragilité. Et, surtout, du temps qui est compté. Il me semble que plus on prend conscience de sa finitude, moins on laisse le malheur nous gruger.

Vous arrive-t-il de vous relire et de trouver cela mauvais ?

Très souvent ! C’est fou le temps que je mets à fignoler une phrase, à trouver le mot juste, à reprendre mon texte jusqu’à ce qu’il reflète le plus précisément possible ma pensée. Je tranche, je reprends, je peaufine, je rature, j’élimine, je rajoute, je déplace, je doute, je consulte, j’abandonne, je reviens. Et puis,comme par magie, le texte se met en place. Ce moment-là en est un de grâce, qui me fait oublier tout le reste.

Croyez-vous plus au talent ou à la technique ?

Je crois à la passion. C’est la passion qui nous pousse au dépassement, à donner et à se donner sans compter, et pas seulement en écriture.

Acceptez-vous que quelqu’un lise par-dessus votre épaule lorsque vous êtes en processus créatif ?

Sans dire que j’aime qu’on lise par-dessus mon épaule, je préfère de loin recevoir des avis de personnes choisies au fur et à mesure que l’histoire avance plutôt que d’écrire mon roman toute seule dans mon coin. Cela me permet d’évaluer la réception de mes textes et de les ajuster en conséquence : accentuer une blague, en éliminer une autre que je suis la seule à trouver drôle, expliquer davantage ou autrement une scène ou la jeter à la corbeille. Et Dieu merci, travailler ainsi est rendu tellement facile, aujourd’hui, grâce à l’Internet !

Acceptez-vous de retoucher votre texte à la demande d’un éditeur ?

Oui, si je juge que les suggestions proposées vont l’améliorer, l’amener plus loin, peut-être même là où je n’avais pas envisagé d’aller.

Une part de votre écriture est-elle autofictive ?

J’écris à partir de moi, de mes expériences, de mes valeurs, de mes intérêts, de mes aspirations, d’un lieu, d’une époque, etc. En ce sens, je suis partout dans mes textes. Mais, toujours, « je est un autre », pour reprendre Rimbaud.[4]

Planifiez-vous votre écriture ou si vous vous laissez porter par elle ?

Je dirais que c’est un mélange des deux. Je rédige d’abord un synopsis, que je découpe en séquences. Ce travail me permet de voir si mon histoire tient ou non la route. Ce qui compte, surtout, c’est de déterminer le début et la fin de l’histoire avant de commencer à l’écrire : cela évite d’écrire pour rien (écrire pour quelque chose est déjà assez fatigant, alors…) En parallèle, j’élabore une galerie de personnages, qui vont aider (ou nuire !) à la quête de mon héros. En général, j’effectue également beaucoup de recherche pour broder mes univers et les rendre crédibles.

Quelle est l’ambiance de travail dont vous avez besoin pour vous plonger dans l’écriture ?

Honnêtement, écrire me tue, ah ah ! Pour moi, nettoyer le jardin, tondre le gazon, faire le grand ménage, cuisiner pendant de longues heures, ce n’est rien comparé à rester vissée pendant cinq à sept heures devant un écran à s’user les yeux et les méninges. En somme, ce que j’aime de l’écriture, ce n’est pas d’écrire, mais ce qui résulte de cet exercice, à ce moment précis où il ne me reste qu’à polir les pépites ramassées en chemin. C’est comme le gymnase : je déteste m’entraîner. Et pour m’y rendre, je dois rester concentrée sur les sensations de bien-être qui m’envahiront une fois la séance terminée. Je sais que je vais me trouver belle et invincible, alors que je me trouvais moche soixante minutes plus tôt.

Nancy Huston et d’autres écrivaines ont comparé la création littéraire à la grossesse. Je trouve cette analogie assez juste. Comme l’écriture, la grossesse s’accompagne souvent de plusieurs désagréments : maux de cœur et d’estomac, gonflements, fatigue, troubles du sommeil, angoisses, attentes, sans parler des douleurs de l’accouchement. Mais une fois qu’on tient son bébé dans ses bras, on oublie tout, et on recommence. Écrire, c’est pareil. Pour rendre l’exercice le plus facilitant et le plus agréable possible, j’ai mis en place diverses stratégies. La première consiste à me garder en forme et à bien me nourrir. Cela m’aide à rester concentrée à la tâche : l’hyperactive en moi est très coriace. Côté environnement et ambiance, je suis choyée. La pièce où j’écris est munie de grandes fenêtres et d’un petit balcon qui donne sur le jardin. Il y a des livres, de la musique et des chandelles, quelques toiles réalisées par ma mère et des canapés confortables pour faire la lecture (mais je m’en sers surtout pour y déposer mes haltères, ah ah ! )

Éprouvez-vous parfois des pannes d’inspiration ?

Mon principal problème n’est pas le manque d’inspiration, mais la difficulté à rester concentrée sur un projet et à le mener sans me laisser distraire par les autres idées qui accaparent mon esprit. J’ai tendance à m’éparpiller.

Lorsque vous travaillez un texte, et que vous en faites relecture, après le premier jet, tranchez-vous généralement dans le texte, à cette étape du travail, ou si, au contraire, vous avez tendance à en rajouter pour préciser, mieux camper les atmosphères, etc. ?

Contrairement à plusieurs, je n’écris pas de premier jet. Pour moi, cette manière de faire constitue une perte de temps. J’y vais donc un chapitre à la fois, que je m’applique à écrire le plus parfaitement possible. Le lendemain, je commence toujours ma journée en relisant ce que j’ai écrit la veille. La plupart du temps, je tranche, je précise, je creuse, encore et encore. C’est ainsi que les chapitres de mon synopsis se modifient, en gardant toujours ma fin en tête. Si cette dernière se modifie bien un peu en cours d’écriture, il est rare qu’elle change suffisamment pour que je sois obligée de reprendre le manuscrit depuis le début.

Lorsque vous terminez l’écriture d’un manuscrit, êtes-vous déjà prêt à vous lancer dans l’écriture du prochain ?

J’alterne entre l’écriture pour la jeunesse et l’écriture non fictionnelle pour ne pas m’essouffler.

Quel est le point commun, selon vous, de tous vos écrits ?

Moi ! Ils sont écrits par moi, ah ah !

Quel est l’aspect qui vous semble le plus important à travailler dans un texte ?

Dans un texte, aucun aspect ne doit être privilégié au détriment des autres. Chaque scène, chaque dialogue, chaque réplique sert à faire avancer efficacement l’intrigue. D’une part, leur rôle est d’informer le lecteur sur les secrets, les valeurs, les intentions, les motivations, etc. des protagonistes. D’autre part, les indices semés ici et là à travers le récit ont pour fonction de permettre au lecteur d’appréhender le dénouement. La longueur des phrases et la ponctuation ont également un rôle très important à jouer, car elles permettent au lecteur d’entendre la musicalité du texte.

Écrivez-vous dans la douleur ou dans la joie ?

À mes débuts, j’écrivais dans la douleur. Je carburais littéralement au désespoir quand j’ai écrit Écris-moi en bleu. Il s’avère que créer dans de tels contextes a des impacts sur la santé, physique et mentale. On ne peut pas être dépressive de huit heures à quatre heures et servir la collation à ses enfants avec le sourire quand ils rentrent de l’école et être attentive à eux jusqu’à ce qu’ils se mettent au lit. Moi, j’étais une mère. Avant tout, j’étais une mère. L’écriture, qui était censée être salvatrice, me détruisait. Après Écris-moi en bleu, j’ai laissé tomber l’écriture romanesque et me suis jetée dans l’écriture scénaristique, qui est un genre vis-à-vis duquel je trouve plus facile de prendre mes distances. C’est de cette manière que j’ai appris à ne plus me laisser engloutir par les exigences du travail de création. Margaret Atwood et Nancy Houston m’ont beaucoup inspirée en ce sens. Ces deux écrivaines ont jeté un éclairage nouveau, plus maternel, je dirais, sur la conception jusqu’alors assez masculine de la genèse des œuvres littéraires. Toutes deux ont prouvé qu’il était possible d’écrire dans la sérénité et de mener une vie riche entourée d’un mari et d’enfants. C’est ainsi qu’aujourd’hui, j’écris dans la joie. Et que même si je trouve encore certains aspects de la création exigeants, c’est dans la plénitude, le bonheur et la sérénité que j’accomplis ce travail – et que je m’accomplis, par le fait même…

Êtes-vous sensible à la critique que l’on fait de vos écrits ?

Bien sûr. À cet égard, j’ai appris à tempérer mes émotions. Je ne m’emporte plus de joie devant une bonne critique, pas plus que je ne m’effondre devant une moins bonne. Mon bonheur, je le puise dans les lettres que m’envoient mes lecteurs, dans lesquelles ils me confient à quel point ils ont été émus par certains passages que j’ai écrits. Mon bonheur, je le trouve aussi dans le regard rempli d’étincelles d’une petite fille qui se plante devant mon kiosque au Salon du livre, impatiente que je lui dédicace le plus récent tome de ma série Petaluda. C’est pour eux et pour ça que j’écris.

Y a-t-il des manuscrits qui dorment dans vos tiroirs ? Pourquoi les y laissez-vous ?

Oui, il y en a plusieurs. Certains ne sont pas achevés, parce que le sujet me touche encore trop. Je ne les terminerai peut-être jamais. Pour les autres, soit je ne les ai pas encore présentés, parce que je juge que le moment n’est pas venu [et que le moment ne viendra peut-être pas], soit ils mettent plus de temps à trouver leur éditeur.

Complétez à votre guise l’énoncé suivant :

« Écrire, c’est aimer. » Je l’ai déjà dit, dans Écris-moi en bleu, et ça n’a pas changé !

À quoi reconnaît-on, selon vous, un grand écrivain ?

Je l’ai aperçue dans la rue, l’autre jour. Elle faisait à peine 5’2, hi hi !

Lorsque vous êtes en processus d’écriture, lisez-vous d’autres auteurs sur le sujet qui vous préoccupe ? Toujours, et le plus possible. Les grands compositeurs, comme Bach, ont recopié les œuvres de leurs prédécesseurs pendant des années pour perfectionner leur art. Une fois la notoriété atteinte, ils ont continué d’étudier les compositions de leurs pairs pour les dépasser. Je trouve cette manière d’aborder le travail d’écriture inspirante.

Merci Nadia Gosselin pour cette entrevue !

[1] Titre d’une chanson de Zachary Richard.

[2] Retrouvez Fanfreluche en cliquant sur ce lien : 

[3] Retrouvez Kim Yaroshevskaya en cliquant sur ce lien : 

[4] Arthur Rimbaud [1854-1891], dans une lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871, dans laquelle il s’exclame « je est un autre ».

Le suicide, c’est dur en bibite pour ceux qui restent

Aujourd’hui, je voulais rédiger une petite chronique à propos du bonheur que l’on peut recréer à l’infini à partir de nos souvenirs sensoriels.

Par exemple, il suffit que j’entende une chanson d’Olivia Newton-John jouer à la radio pour me retrouver en train de faire du lipsync en me déhanchant devant le miroir de ma chambre. Le chocolat chaud me rappelle mes hivers à construire des forts dans les montagnes de neige qui poussaient dans notre cour. Les vallons de la campagne, les odeurs de foins coupés, le chant des criquets me ramènent à mon essence. Les vieux arbres m’apaisent.

Ma vie se conjugue à des petits moments, comme ceux-là, qui me remplissent de bonheur et que je peux recréer facilement. Il suffit que je mette une tarte aux pommes à chauffer pour me retrouver en automne. Mignonne est attelée. Mes frères, ma sœur et moi, on s’apprête à aller cueillir des pommes. Elles sont piquées de vers, mais ça ne fait rien. Le plaisir, c’est d’aller aux pommes. Le plaisir, c’est de grimper dans les arbres, d’apercevoir une maman chevreuil avec son petit, de s’aventurer plus loin que permis et d’avoir, pour cette raison, le cœur qui bat un peu plus fort…

Dans cet article, j’avais envie de vous parler de la joie, même si, au fond, c’est plutôt la tristesse qui m’habite depuis quelques jours. J’ai tenté de combattre ce sentiment envahissant en faisant fi des hurlements qui résonnaient en moi ; en noyant ma douleur dans des activités qui accaparaient totalement mon esprit ; en troquant les mots grisaille, dérive, chagrin ou peine pour des mots tendres, teintés de rires. Des mots qui sentent le caramel fondu et le sucre à la crème. En vain.

Je rends donc les armes. J’abdique. J’abandonne, je m’abandonne. Je laisse s’écrire ce qui veut s’écrire, comme Duras l’aurait dit, ma boîte de kleenex posée près de moi.

Comme plusieurs, la mort abrupte et violente de Robin Williams m’a bouleversée. Il était un acteur fabuleux. Avec sa bouille sympathique, sa sensibilité, son intelligence, son humour, sa manière de dire les choses, il a su toucher le cœur de bien des gens.

Robin Williams projetait l’image d’un homme heureux, bien dans sa peau. Dans ces conditions, il est difficile pour certaines personnes de concevoir qu’il ait pu être habité d’un désespoir tel qu’il ne puisse envisager d’autre issue que la mort pour apaiser ses souffrances.

Vous vous demandez sûrement où je veux en venir ? J’y arrive…

Mon père est mort de la même manière. Il avait 59 ans.

Je ne me rappelle plus la date exacte de son suicide. C’était en fin d’après-midi, quelque part en mai ‘98 ou ’99. Je pourrais vérifier cette information facilement, me direz-vous. Je pourrais l’inscrire dans mon calendrier Outlook en y ajoutant même un petit rappel annuel : « Mort de papa ». Mais je ne le fais pas. Le suicide de mon père ne se réduit pas à une date ou à une journée dans l’année. Le suicide de mon père, je vis avec. Il fait partie de mon héritage. Il fait de moi ce que je suis.

Bien sûr, après toutes ces années, mes émotions ne sont plus à fleur de peau quand je me remémore cet événement. Aujourd’hui, je vis relativement en paix avec ce souvenir. Je dis « relativement », parce que c’est une paix fragile. Je l’imagine, ma paix, voguant sur l’océan au gré des intempéries. Au début, elle se promenait en chaloupe. Maintenant, c’est à bord d’un paquebot qu’elle suit son cours. Mais même les paquebots ne sont pas invincibles. Des nouvelles — comme celle de la mort de Robin Williams – peuvent endommager lourdement leur coque. Qui sait si les mots n’ont pas le pouvoir de réparer ces dégâts ?

Je me rappelle cet appel téléphonique, puis le choc terrible que j’ai ressenti quand j’ai entendu ces mots : « Ton père est mort. Il s’est suicidé. »

Je me rappelle l’église, l’entourage compatissant, les témoignages d’amour. Je me rappelle aussi les cancans et les médisances. Saviez-vous que les gens qui se suicident brûlent en enfer ? Moi, je n’étais pas au courant, mais certaines langues sales se sont fait un devoir de nous le rappeler, à ma famille et à moi. Ma mère — qui était alors en instance de divorce — a même reçu une corde pour aller se pendre. On lui a offert ce présent dans une boîte enveloppée d’un beau papier d’emballage à motifs de fleurs. Après tout, n’était-ce pas sa faute si mon père s’était enlevé la vie ? C’est pour vous dire la méchanceté du monde, parfois.

J’ai souvent imaginé les derniers moments de la vie de mon père, la détresse qu’il avait pu ressentir pendant les minutes qui ont précédé son geste, et même pendant. Je ne sais pas ce que j’aurais donné pour changer le cours du destin. Tout était pourtant si simple, dans mes rêves éveillés. J’aurais pris sa main et je lui aurais dit : « T’inquiète pas, papa, je te promets que ça va bien aller. Allez, viens, on va aller marcher dans le bois. Les pommiers sont en fleurs, le ruisseau gronde, les oiseaux pépient. Tu vas voir que la vie suit son cours ; qu’après l’hiver, c’est le printemps. »

Le suicide, c’est dur en bibite pour ceux qui restent…

Le jour où mon père s’est enlevé la vie, je suis morte avec lui. Je me suis mise à vivoter, enfermée dans un long tunnel avec pour seule lumière une flamme vacillante. J’avançais dans le noir en me demandant pourquoi il avait fait ça, et en ressassant ce que j’aurais pu faire ou ce que je n’aurais pas dû faire pour éviter ce drame. Je ne sais pas pourquoi j’ai réagi de la sorte. De toutes les routes que j’aurais pu emprunter, j’ai choisi un dead end, une route qui ne menait qu’à me détruire.

Combien d’années ai-je vécues ainsi, anéantie par la culpabilité face à la mort de mon père ? Trop, bien sûr. Tout cela parce ce que la dernière fois que je lui avais parlé, il m’avait semblé « bizarre ». Mais bon, mon père vivait des moments difficiles, et ça pouvait expliquer ce petit je-ne-sais-quoi que j’avais cru lire dans son regard. Même les médecins, qui l’ont examiné le matin de sa mort, n’ont rien vu, et l’ont laissé quitter l’hôpital. Mon père a franchi les portes de l’urgence avec un renouvellement de sa prescription d’antidépresseurs dans la poche, alors qu’il s’y rendait pour trouver refuge. Aujourd’hui, les recherches démontrent que les antidépresseurs peuvent pousser certaines personnes à commettre l’irréparable.

***

Je suis presque passée à travers ma boîte de kleenex. J’ai le nez rouge et les yeux bouffis. Je vais finir par m’arracher le cœur à force de brailler. Il est temps de conclure, mais comment ?

À part vous dire de consulter un spécialiste sans tarder si vous avez des pensées suicidaires et surtout, de ne pas hésiter à en parler ouvertement, que pourrais-je rajouter ?

Papa, je t’aime. Et tu sais quoi ? Ceux qui nous ont fait accroire que tu grillerais en enfer, je ne les ai jamais crus. Maman non plus.