Les mauvaises critiques littéraires

gdmp3-500pxGuy Delisle m’a littéralement conquise par son humour, sa finesse et sa petite folie de père résolument indigne avec le plus récent tome de sa série Le Guide du Mauvais Père, paru en février dernier aux éditions Delcourt.

Comme je ne connaissais ni cet auteur de bandes dessinées ni son travail et que je n’avais pas davantage lu les précédents tomes de la série, j’ai eu l’idée de fureter sur Internet pour rattraper mon retard. Oh boy ! Selon les critiques, non seulement le tome 3 du Guide du Mauvais Père ne serait pas à la hauteur des attentes, mais le tome 2 ne serait qu’une répétition du tome 1, qui lui, par chance, serait génial…

J’avoue que ces critiques m’ont ébranlée. Un malaise prégnant s’est emparé de moi. Oui mais t’sais… si moi je le trouve bon, ce livre ? Si moi je le trouve drôle, ce livre ? Est-ce mon sens de l’humour qui fait défaut ? Suis-je normale, docteur ?

Cette anecdote s’avère donc l’occasion idéale de parler d’un sujet délicat qui me titille depuis belle lurette : les mauvaises critiques littéraires, ou comment, en quelques mots, détruire le travail d’un créateur et celui de toute une équipe, qui a cru en son projet.

Je suis peut-être naïve, fleur bleue, utopiste, irréaliste ou complètement tarée, mais je crois profondément que si nous nous en tenions, sur la place publique, à partager nos impressions sur les livres que nous avons aimés, qui nous ont transportés, aidés, fait grandir, le monde du livre – et le monde en général – s’en porterait mieux.

Vous conviendrez avec moi qu’un livre est d’abord un objet, au même titre qu’un ouvre-boîte. Le livre et l’ouvre-boîte sont très utiles sinon nécessaires à la vie de tous les jours. Un livre sert à ouvrir nos horizons et un ouvre-boîte sert à ouvrir nos boîtes de conserve. À la différence de l’ouvre-boîte, le livre a cependant une autre fonction : celle de nous émouvoir.

Malheureusement, dans le domaine des affects, rien n’est gagné d’avance. La raison en est simple et vous la connaissez déjà : nous n’avons pas les mêmes sensibilités. L’appréciation d’une oeuvre littéraire est avant tout une affaire de goût. Ce qui plaît à l’un peut avoir l’effet inverse sur l’autre ou le laisser complètement indifférent. Quand un livre ne nous plaît pas, ce n’est donc pas parce qu’il n’est pas bon, mais parce qu’il ne nous émeut pas.

Bien sûr, un livre peut ne pas être bon parce qu’il ne répond pas à certaines normes littéraires ou souffre d’un mauvais traitement éditorial, mais là n’est pas mon propos. Ce que je veux souligner, dans ce billet, c’est la place cruciale qu’occupe la réception d’un livre par la presse, alors que, comme nous venons de le voir, l’appréciation d’une oeuvre est subjective. À ces critiques journalistiques s’ajoutent aujourd’hui les appréciations littéraires rédigées par les nombreux blogueurs, qui, même si leur impact médiatique est moindre, commencent à peser dans la balance. Il devient ainsi de plus en plus difficile pour une oeuvre d’échapper aux jugements et, par ricochet, d’arriver intacte entre les mains d’un lecteur.

Qu’on le veuille ou non, ce que les autres pensent des livres qu’ils lisent influence nos choix de lecture. Si on se laisse aisément tenter par un livre favorablement jugé par la critique, on ne va pas se ruer chez le libraire pour mettre la main sur le roman qui ne reçoit pas un bon accueil.

Le vieil adage qui dit : parlez-en en bien ou en mal, mais parlez-en n’a pas cours dans les maillons de la production littéraire. Les mauvaises critiques ont en général des effets dévastateurs, non seulement pour l’auteur, mais pour tous les autres acteurs de la chaîne du livre.

Vous me direz que le livre a aussi pour fonction d’instaurer le dialogue ou de susciter le débat. Autrement dit, le livre sert à communiquer. Mais est-ce véritablement communiquer que de donner à lire ou à entendre une critique sévère ou une mauvaise appréciation littéraire ? Honnêtement, j’en doute ; puisque cela ne mène, la plupart du temps, qu’à faire avorter l’échange de communication tant attendu entre un auteur et son public. Combien de livres sont ainsi privés de leurs lecteurs par cette pratique dont les visées m’apparaissent plus que douteuses ? Sachant les impacts financiers et moraux que ces pratiques ont sur tous les acteurs de la chaîne du livre, je ne comprends même pas qu’elles aient encore leur place.

Il y a tant de livres à lire, pourquoi perdre son temps à terminer un roman qui ne nous plaît pas ? Pire encore : pourquoi gaspiller son énergie à jeter sur papier nos attentes déçues et à les semer à tout vent ? N’oublions pas que lorsque nous jugeons, c’est avant tout de nous que nous parlons.

Je suis peut-être naïve, fleur bleue, utopiste, irréaliste ou complètement tarée, mais je crois profondément que si nous nous en tenions, sur la place publique, à partager nos impressions sur les livres que nous avons aimés, qui nous ont transportés, aidés, fait grandir, le monde du livre – et le monde en général – s’en porterait mieux. En fait, autant que faire se peut, pourquoi ne pas partager nos passions plutôt que nos récriminations dans toutes les sphères de notre vie ?

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Je conclus ce billet avec un petit retour sur Le Guide du Mauvais Père. Après tout, c’est de ce livre dont je voulais surtout vous entretenir.

La lecture de cette bande dessinée m’a ravie. Plusieurs tableaux sont vraiment tordants. L’univers des enfants est bien rendu : les questions qu’ils posent, leur manière d’agir, de penser et de réagir collent bien à la réalité. Quant au père, eh bien, j’espère seulement qu’il s’en trouve de nombreux autres comme lui !

Enfin, comme les critiques semblent dire que le tome 3 est vraiment le moins bon de la série, je vais poursuivre ma lecture par le tome 2, pour la finir avec le tome 1 : j’ai toujours été du genre à garder mes Smarties rouges pour la fin…

Je vous en redonnerai des nouvelles ; si elles sont bonnes, bien sûr !

 

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