Coup de cœur pour le roman Petits oiseaux

Petits oiseaux relate l’histoire bouleversante de deux frères inséparables. Le plus âgé des deux souffre d’un problème qui, bien qu’il ne soit jamais nommé, s’apparente à l’autisme. Il communique dans une langue inventée, le pawpaw, qui est une sorte d’imitation du langage des oiseaux, pour lesquels il se passionne, par ailleurs.

Le fait que le cadet soit le seul de la famille à pouvoir comprendre son frère le désigne, dès son plus jeune âge, à la fois comme son interprète et son protecteur ; ceci au grand soulagement de la mère, qui se retrouve seule à devoir conjuguer avec le handicap de l’enfant, le père ayant trouvé refuge dans l’annexe du jardin, à l’écart des siens.

La fascination qu’exercent les oiseaux sur cet étrange petit garçon le conduit d’une manière quasi naturelle, une fois adulte, à prendre soin bénévolement de la voilière du jardin d’enfants, située à deux pas de chez lui. Ce sont d’ailleurs les enfants qui lui donnent ce surnom de monsieur aux petits oiseaux.

À la mort de leurs parents, les deux fils héritent de la maison familiale, dans laquelle ils couleront paisiblement le restant de leurs jours. C’est le cadet, alors âgé de 22 ans, qui assure la subsistance de l’aîné. Comme ce dernier tolère mal d’être bousculé, il lui taille une vie à la mesure de sa fragilité, simple et répétitive, qui se résume à bien peu de choses : écouter la radio ou le chant des oiseaux, lire, préparer des voyages imaginaires, aller à l’Aozora le mercredi pour acheter une sucette, dont le papier d’emballage lui servira, plus tard, à fabriquer des broches. Dans cet univers insolite et immuable, aucune intrusion n’est admise. Au fil du temps, les deux hommes oiseaux s’enfoncent de plus en plus creux dans leur nid.

L’aîné meurt au début de la cinquantaine, plongeant le cadet dans un désarroi profond. Pour perpétuer sa mémoire – ou pour ne pas se perdre ? – il prend le relais de la maintenance de la voilière, et devient à son tour celui que les enfants surnomment le monsieur aux petits oiseaux. Il invente d’autres rituels, qu’il intègre à son quotidien, ainsi que son frère et lui le faisaient jadis. À tel point qu’il finit par se transformer en un personnage tout aussi étrange et dérangeant pour son entourage que l’était son aîné.

Quand une enfant du quartier disparaît, il devient de ce fait un coupable tout désigné.

Oiseau à lunettes © Patrice Morin, photographe

Le titre original de ce livre, Kotori, est écrit dans le syllabaire hiragana de la langue japonaise. Il peut s’écrire indifféremment avec les deux caractères chinois petit et oiseau ou enfant et prendre, d’où le double sens du mot lorsqu’il est prononcé à voix haute. [1]

Dès les premières pages, j’ai été subjuguée par le roman de Yôko Ogawa, qui décrit la relation inconcevable de deux hommes avec une justesse et une finesse qui trouvent peu d’égal. L’auteure donne à voir un monde aussi tendre que cruel, un monde qu’elle dissèque avec la précision d’un entomologiste, en se gardant cependant de le juger. Sous sa plume, même les rituels obsessifs participent à la quête poétique des singuliers personnages de ce roman.

L’histoire se déploie lentement, par l’entremise d’une écriture sensuelle, ponctuée du tchii tchuru tchii tchuru des oiseaux à lunettes, du froissement du papier d’emballage d’une sucette, des branches qui bruissent en s’agitant, du bourdonnement délicat d’une abeille, de l’onctuosité d’un chocolat qui fond dans la bouche, de la blancheur du lobe de l’oreille de la bibliothécaire ou de la vision de l’ourlet de sa jupe qui flotte au vent. On voudrait que cette lecture ne s’arrête jamais.

C’est justement par l’évocation sensible d’un quotidien en apparence immobile et dénué d’intérêt que l’auteure m’a conquise. Combien de fois ai-je relevé les yeux de ma lecture, ébahie par tous les chemins de traverse que madame Ogawa emprunte pour insuffler de la beauté à un univers de prime abord si peu attirant, voire déprimant ?

Enfin, je m’en voudrais de ne pas souligner un dernier détail, qui est loin d’être anodin : Petits oiseaux n’a pas d’origine, pas d’âge ; à peine a-t-il un visage. En effet, on ne sait trop précisément où se déroule cette histoire ni même à quelle époque. Jusqu’aux personnages qui ne sont jamais nommés. Ce sont autant de qualités qui confèrent à ce roman son ouverture, et permettent au lecteur de faire sienne cette histoire.

Petits oiseaux est-il une ode à la nature qui triomphe de la bêtise humaine ? Une pure célébration du bonheur d’être en vie ? Un éloge de la différence ? Une apologie de la solitude ? Une quête de liberté ?

Pour ne pas rompre le charme qu’a exercé sur moi ce roman, je préfère envisager celui-ci comme un moment de pur délice pour l’esprit et le cœur, une pause dans ce monde un peu brusque et trop souvent essoufflant.

9782330034382

Petits oiseaux
Écrit par Yôko Ogawa
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
Actes Sud/Leméac
Paris/Montréal, 2014, 269 pages

[1] Note de la traductrice, en page 206 du roman.

 

Laisser un commentaire