Des nouvelles d'autres-mères

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—    En tout cas, poursuit Juliette, qui n’avait pas l’habitude d’être si volubile, d’aussi loin que je me rappelle, j’aurais donc aimé être dans la peau de mon amie Charlotte.

—    Tiens tiens… Et pourquoi donc ?

—    À cause de sa mère. Quelle mère, mais quelle mère elle avait ! Une mère dont j’aurais été fière d’être la fille. Une avocate, chose. Une femme superbe, intelligente, pleine aux as, bardée de diplômes et de mentions d’honneur, qui fonçait droit devant avec ses gros seins, sa taille fine et son agenda qui pullulait de rendez-vous tout aussi importants les uns que les autres sous le bras. Maître Caprioni par-ci, Maître Caprioni par-là, tu aurais dû voir les hommes qui tournoyaient autour d’elle comme les mouches autour d’un pot de confiture aux cerises de terre…

—    C’est comme rien que toi marchant à côté d’elle, c’est vers toi aussi que les regards se seraient tournés…

—    Je peux pas te dire à quel point cette femme était mon… mon étoile, tiens. À côté de Maître Stella Caprioni, tu comprends bien que ma mère avait l’air assez terne merci.

—    C’est toi qui la voyais comme ça.

—    Moi, je voulais une mère qui irradie, émancipée, une mère du genre Barbie, qui déambulait avec son attaché-case plutôt qu’avec son torchon imbibé de Pine Soil. Mais la mienne était plutôt du genre mère poule, qui gardait le petit poussin qu’elle croyait que j’étais bien au chaud et à l’abri des intempéries – sinon carrément de la vie – sous ses grandes ailes protectrices ; une reine du foyer, qui trouvait passionnant de faire monter des œufs en neige et d’avoir le plancher le plus reluisant de la rue de commères que l’on habitait. « Goûte-moi ça, ma chérie : tu aimes ? C’est bon, hein ? Mange, mange, ma chérie, mange, si tu veux bien grandir… » Regardez-moi de quoi j’ai l’air, aujourd’hui, avec mes belles petites poignées d’excédant d’amour collées sur moi…

—    C’est quand même pas ta mère qui te met la cuillère dans la bouche rendue à ton âge…

—    Tu sauras que c’est long à digérer, une enfance de gavage et de surprotection.

—    Ça risque en effet d’être long à faire dissoudre si tu continues à croire que tu aurais pu braver l’existence si seulement tu avais été la fille de Maître Stella Macaroni plutôt que la fille de ta mère.

—    Caprioni. Maître Caprioni.

—    Macaroni ou Caprioni, ça ne change pas grand’chose. Ce qui nous intéresse, c’est que rien ne dit que tu serais mince aujourd’hui si tu avais eu cette mère-là. En revanche, au moment où on se parle, on peut affirmer sans l’ombre d’un doute que tes bouées de gras sont causées par le fait que tu ingurgites plus de calories que tu en dépenses.

—    Tu sauras que Stella Caprioni ne m’aurait pas appris qu’il suffisait de m’empiffrer pour calmer mes angoisses comme ma mère l’a fait. C’est en ce sens que je dis que ma vie aurait été plus facile : je n’aurais pas eu à me défaire de cette mauvaise habitude ancrée en moi.

—    Tu as raison : peut-être que Stella ne t’aurait pas légué cette mauvaise habitude-là, mais soit assurée qu’elle t’aurait légué autre chose et pas que du bon. D’ailleurs, il me semble que le mépris en sourdine que tu portes à ta mère ressemble à une excuse imparable pour ne pas sortir de ta petite zone de confort et affronter tes démons.

—    Pfff… Des fois, on dirait que t’as pas de cœur…

—    Si tu veux récrire ton histoire et continuer de t’imaginer qui tu aurais pu devenir si tu avais été la fille de Georges VI par exemple, prends rendez-vous avec un charlatan ou mieux encore : avec un éditeur. Moi, c’est au présent que je suis la meilleure. Et au présent, on parle de trouver la motivation nécessaire à ce que tu puisses perdre quelques kilos. Qu’est-ce que ça veut dire pour toi d’être mince ?

—    Ça veut dire d’être attirante. D’avoir les regards posés sur moi. D’être le point de mire, comme la mère de Charlotte l’était.

—    Et si le monde te regardait, qu’est-ce que ça voudrait dire ?

—    Ça voudrait dire… ça voudrait dire… ça voudrait dire d’être pointée du doigt si je faisais une erreur. Étrangement, quand t’es grosse, tu passes incognito. C’est pratique. Mes bourrelets, c’est encore comme si j’avais les ailes de ma mère enroulées autour de moi pour me protéger du regard des autres. C’est épeurant d’envisager que je n’aurai plus cette armure.

—    Qu’est-ce qui pourrait arriver de pire si tu faisais une erreur ?

—    Je sais pas… Je ferais rire de moi, peut-être ?

—    Ça se pourrait. Et si tu faisais rire de toi, en mourrais-tu ?

—    Je voudrais sûrement rentrer six pieds sous terre, mais j’en mourrais pas, non.

—    Tu pourrais supporter qu’on rie de toi, alors ?

—    J’aimerais pas ça.

—    Je connais pas grand’monde qui aime qu’on rit d’eux, en effet. Mais pourrais-tu le supporter ?

—    Il suffirait que je les écoute pas.

—    Là, tu parles. Qu’est-ce que tu pourrais faire cette semaine pour atteindre ton objectif de perdre une livre ?

—    Euh… ne pas manger de dessert ?

—    C’est peut-être un peu trop drastique, tu ne trouves pas ? Si tu te gardais un dessert pour le samedi ou le dimanche soir ?

—    Ouen…

—    Ça serait l’fun que tu bouges un peu, aussi…

—    Je pourrais marcher pendant vingt minutes trois fois dans la semaine après le souper ?

—    Bonne idée ! Vas-tu le faire ?

—    Oui oui…

—    Et si tu le fais pas ?

—    Si je le fais pas, j’invite ma belle-mère à prendre un café à la maison samedi matin, ô horreur !

—    Tu comprends vite – des fois !

—    Oui Madame !

—    (…)

—    Je te vois réfléchir. T’es pas en train de me préparer un devoir, là ?

—    Précisément. Dis-moi, Juliette : qu’est-ce que tu retiens de notre conversation ?

—    Que même si c’est à cause de ma mère que je suis grosse, rien ne m’empêche de maigrir.

—    QUOI ??????

—    Je t’ai eue, hein ?

—    Oui, tu m’as eue. Viens icitte que je te colle un gros bec sur la joue pour ça…

—    Est-ce que ça veut dire que j’ai congé de devoir ?

—    Bien sûr que non…

À retenir :

Quelle relation existe-t-il entre l’anxiété et le mépris ?
La relation entre ces deux émotions réside dans l’évaluation que l’on se fait de soi-même ou que l’on fait des autres.
Les idées irréalistes qui génèrent l’anxiété sont celles qu’un danger me menace, et que je ne saurai y faire face. Si je crois ne pas avoir les capacités pour affronter le danger (réel ou fictif), c’est souvent que j’évalue mes capacités à la baisse, que je me dévalorise.
Les idées irréalistes qui sous-tendent le mépris est celle que les autres sont médiocres, nuls, cons, débiles, twits… Ce sont donc les autres que je dévalorise.
 

2 thoughts on “Des nouvelles d'autres-mères

  1. Isabelle

    Je trouve que les relations mère-fille sont difficiles. On est tellement exigeants ! C’est quand on devient mère à son tour qu’on comprend à quel point ce rôle est ingrat.

  2. Chantal Lefebvre

    Allo Sophie-Luce,
    Bravo pour ton article, j’aime beaucoup le lien que tu fais entre l’anxiété et le mépris!
    Je t’embrasse,
    Chantal

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