J’aurais dû, donc dû, bien dû…

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J’aurais dû, donc dû, bien dû… », ça vous dit quelque chose ?

La culpabilité est une émotion désagréable, qui émerge quand on entretient la croyance – ou l’idée – que :

  • je ne devrais pas faire ce que je suis en train de faire (par exemple : je ne devrais pas faire des beaux yeux à Tiffany alors que je sors avec Julianne) ; ou
  • je devrais être en train de faire ce que je ne fais pas (par exemple : je devrais donc la demander, cette augmentation de salaire !) [1]

L’idée qui cause la culpabilité peut aussi se manifester quand je repense à un geste que j’ai déjà posé – qui concerne donc un événement passé –, et que je me dis que :

  • je n’aurais pas dû faire ce que j’ai fait ; ou
  • j’aurais dû faire ce que je n’ai pas fait

Enfin, pour ceux qui n’auraient pas assez du présent ou du passé pour se torturer, sachez que l’idée qui cause la culpabilité peut également surgir quand on se projette dans le futur, et qu’on se dit des affaires comme :

  • je crois que je vais m’acheter un paquet de cigarettes en sortant du bureau, mais je ne devrais pas le faire ; ou
  • je ne crois pas que j’irai m’entraîner aujourd’hui, mais je devrais y aller

Bon. Arrêtons-nous ici, avant que je m’entortille dans le fil de mes explications ! Ce qu’il est important de retenir c’est que, peu importe que l’on conjugue le verbe devoir ou son pendant, falloir, au présent, au passé ou au futur, l’entreprise est la même. Elle consiste à se faire du sang d’encre en entretenant cette croyance que nos comportements – ou nos actes – pourraient être autres que ce qu’ils sont, que ce qu’ils ont été ou que ce qu’ils seront.

En passant, ne trouvez-vous pas que les humains rongés par la culpabilité sont généralement bien vus – mieux vus que les colériques, dans tous les cas ? Comme si le fait d’être habité par la culpabilité constituerait une preuve sinon que ces personnes ont du cœur, qu’elles ont à cœur de « bien » se comporter, de « bien » faire ? Il semble que Jésus-Christ Notre Seigneur a encore la mainmise sur son troupeau ! En tout cas…

Pour vous démontrer l’inanité des croyances qui font naître la culpabilité, je vous invite à faire un petit détour par une autre émotion passablement accablante, et reconnue pour faire des ravages : l’hostilité, aussi appelée colère, agressivité, fureur, etc.

Au contraire de la culpabilité, qui est dirigée vers soi, l’hostilité est dirigée vers l’autre. Voilà pourquoi, bien que cette émotion se classe parmi les émotions désagréables, son expression peut soulager – du moins temporairement – la personne qui en est habitée. Et ce qui soulage la personne en colère, c’est l’idée, d’une part, de se penser supérieure à ses pairs et, d’autre part, de se croire  investie d’un quelconque pouvoir. Le fait que ceux qui subissent les foudres se plient aux assauts et se soumettent aux caprices du colérique renforce le sentiment de supériorité qu’il réclame.

Ainsi, l’hostilité se manifeste quand on entretient la croyance – ou l’idée – que :

  • l’autre ne devrait pas faire ce qu’il fait (elle n’aurait jamais dû aller raconter le secret que je lui avais confié) ; ou
  • l’autre devrait faire ce qu’il ne fait pas (mon twit de patron devrait me donner une augmentation de salaire, sans que je ne la lui demande, même !)

Comme la culpabilité, l’hostilité peut être ressentie en repensant à un événement passé :

  • l’autre  n’aurait pas dû faire ce qu’il/elle a fait ; ou
  • l’autre aurait dû faire ce qu’il/elle n’a pas fait

Ou même un événement qui n’a pas encore eu lieu :

  • je crois qu’il va aller au 5 à 7 avec sa nouvelle collègue, mais il (l’autre) ne devrait pas agir de la sorte ; ou
  • je ne crois pas qu’elle fasse sa chambre comme elle me l’a promis, mais il vaudrait mieux qu’elle (l’autre) la fasse !

On peut observer que la culpabilité et l’hostilité sont proches parentes, en ce que ce sont les mêmes idées qui les déclenchent. C’est ainsi que la culpabilité surgit chaque fois que l’on proclame une loi et qu’on ne la respecte pas. Et que l’hostilité, elle, se manifeste chaque fois que l’on proclame une loi et que l’autre ne la respecte pas, que cet autre soit un humain, un animal ou une chose. Mais quelles sont donc ces lois ?

Elles se divisent en deux catégories : humaines et naturelles.

Parmi les lois proclamées par les humains, se trouve les lois civiles, internationales, nationales, provinciales, municipales, le code civil, les règlements divers, etc. On compte également les lois personnelles : une « bonne » mère agit de telle manière. Un enfant doit écouter ses parents. Les voleurs, c’est en prison qu’ils vont ! Ces lois sont dictées par notre éducation, nos valeurs, nos croyances, notre milieu, etc.

La seconde catégorie de lois, qui concerne les lois naturelles, englobent des lois qui sont universelles et indépendantes de notre volonté ou de nos opinions, notamment. Par exemple, dans l’ordre physique de ce monde, à Rio comme à Oslo, l’eau gèle à 0 °C et bout à 100 °C. De façon régulière, la marée monte et descend. Le printemps suit l’hiver. Autant de lois qu’on ne peut enfreindre, et contre lesquelles on aura beau tempêter sans qu’elles ne changent d’un iota. Dans les lois naturelles sont incluses les lois qui s’appliquent au fonctionnement des humains. Ce sont, entre autres, les lois psychologiques. Un enfant ne pourra pas, par exemple, apprendre à parler mandarin si personne ne parle cette langue dans son entourage. Ce sont aussi les lois qui concernent le développement moteur : normalement, un enfant apprend à marcher entre l’âge de douze et dix-huit mois. Il s’en trouve d’autres, bien sûr, de ces lois, comme celles qui touchent le processus de vieillissement de l’humain – ou de tout ce qui fait partie du monde des vivants.

Ce qu’il est surtout intéressant de remarquer,  ici, c’est que les lois proclamées par les humains ne s’appliquent que quand les humains consentent à les observer, puisque la nature ne leur interdit rien – la nature m’interdit-elle de dévaliser une banque ? Tandis que les lois naturelles s’appliquent toujours automatiquement : je dois me plier à cette loi (ou à cette réalité « naturelle ») qu’en janvier, on gèle à Montréal, et que si je ne me couvre pas, je risque de souffrir d’engelures. On peut donc conclure que les seules lois auxquelles l’humain est  obligatoirement tenu de se conformer sont les lois naturelles.

Suivant ces dernières constatations, je vous pose  la question qui tue : expliquez-moi pourquoi il ne nous viendra pas en tête de nous insurger contre le fait que le soleil se lève à l’Est et se couche à l’Ouest, alors qu’on serait prêt à péter les dentiers de notre voisin parce qu’il a commis, selon nous, un acte qu’il n’aurait pas dû commettre ? Piétiner nos plates-bandes, mettons…

S’il est immuable que le soleil se lève à l’Est et se couche à l’Ouest, il est également immuable que tout humain normalement constitué cherchera, en toutes occasions, son avantage. Ce qui peut malheureusement (ou heureusement, c’est selon !) aller à l’encontre de nos propres intérêts. Vous aurez beau tempêter : il ne viendra pas le jour où les autres ne feront que ce qui nous convient, et s’abstiendront, par le fait même, de nous emmerder ou de nous frustrer. Voilà pour l’hostilité.

Maintenant, pour revenir à la culpabilité, c’est vous éviter bien des tourments inutiles que de vous répéter que ce qui arrive doit arriver : on fait toujours ce que l’on doit faire, et seulement ça. Avez-vous déjà essayé de tourner à gauche en même temps qu’à droite ? Il peut être utile, cependant, de reconnaître qu’on aurait pu faire mieux, et trouver à s’améliorer la fois suivante. Ce qui est de loin moins torturant que de se faire du mouron ou de ruminer…

Mon chum, à qui je me plaignais un jour de ne pas avoir pris la bonne décision, me rétorqua ceci : « Sophie, imagine qu’on est vendredi soir. Imagine que c’est la canicule, et que tu es perdue dans Manhattan, alors que t’as un rendez-vous avec un client important. Tu es anxieuse et impatiente. À une intersection, tu as le choix de tourner à gauche ou à droite. Tu prends la droite, sans raison autre que celle qu’il te faut avancer: ça klaxonne de tout bord tout côté ! Mais tu tournes en rond. Et quand tu trouves enfin la place, ton client ne t’y attend plus. Tu t’en veux. Tu me téléphones en larmes : « Ce que je suis conne : si j’avais tourné à gauche, aussi !» Explique-moi comment, Sophie, tu aurais pu savoir ça ? Tu étais perdue ! Ben la vie, c’est comme ça : on ne sait jamais vraiment où on s’en va. On tourne à gauche, à droite. Des fois, c’est le bon chemin. Des fois, ça ne l’est pas. »

«Des fois», je l’aime donc, mon chum !


[1] On peut aussi utiliser le verbe falloir. Ce qui donnerait, par exemple : il n’aurait pas fallu que je fasse ce que j’ai fait
 

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