Toute une vie insensée

C’est confronté à la mort, souvent, que les questionnements sur la vie et son supposé sens apparaissent ou refont surface. Mon moment est tout choisi pour aborder avec vous ce sujet, disons-le.

Pour d’aucun, la découverte du sens de leur vie leur procurerait espoir, comme si le fait de s’inventer une ou plusieurs raisons d’exister ou le fait de se croire investi d’une quelconque mission rendait leur passage ici-bas moins vain.

Pour d’autres, cette quête du sens constituerait un véritable réservoir d’inquiétudes sinon d’angoisses : devant la multiplicité de sens que l’on peut donner à sa vie, lequel ou lesquels faire sien ? Il semble bien que, d’une manière ou d’une autre et pour la majorité, la clé d’un certain bien-être, pour ne pas dire du bonheur, résiderait dans le sens que l’on donne à sa vie.

Et si la vie n’avait pas de sens ? Et si nous n’étions aucunement tenus d’en trouver un pour être heureux ? À la mort, on n’échappe pas. Qu’on joue au bénévole, qu’on fasse partie des scouts, qu’on construise des gratte-ciels, qu’on fasse du cinéma ou qu’on fasse sauter des coffres-forts ; qu’on s’agenouille devant un dieu ou devant une vache, c’est la même finalité qui s’esquisse pour tous dès notre premier souffle. Il n’y a rien à comprendre. Accepter cette réalité présente deux avantages indéniables : celui de cesser de chercher en vain un sens à la vie et de la vivre, et celui de cesser d’en redouter la perte – par exemple si le sens de votre vie s’incarne en votre enfant, en votre conjoint, en votre travail, etc., le risque de le perdre est on ne peut plus présent.

Si on s’y mettait, on pourrait déceler quasiment autant de prétendus sens à la vie qu’on compte d’humains. Cependant, se dévouer aux autres ou à une cause représente l’un des moyens les plus prisés de donner un sens à sa vie. Voilà donc notre Philippe qui vous racontera qu’il se démène corps et âme pour sa famille. Catherine, de son côté, ne compte pas les heures qu’elle consacre à ses patients. Marine n’a que le cheminement de ses élèves d’un quartier défavorisé en tête et dans la bouche. Sébastien tente depuis vingt ans de mettre au point un vaccin contre l’acné et Jeff se débat comme un coléoptère renversé sur le dos pour empêcher la construction d’un barrage hydro-électrique dans son coin de pays.

Dieu et ses « homologues » Yahweh, Allah, Shiva, Jéhovah, Bouddha you name it, au même titre que les gourous des centaines de sectes recensées qui polluent envahissent actuellement la planète, constituent également une avenue de choix pour plusieurs adeptes de la recherche d’un sens à la vie : en plus d’irriguer leur existence d’une vision du monde prêt-à-porter, l’adhésion à ces croyances assurerait leur salut ! Comme si quelqu’un était revenu de l’au-delà pour nous raconter son expérience ! Ainsi que le dirait ma mère : quand on suit la recette, on a plus de chances de faire lever son omelette ; mais c’est en ne la suivant pas, la recette, qu’on risque le plus de faire de bien belles découvertes !

–          En tout cas, si la vie a pas de sens, si elle sert à rien, qu’est-ce que ça donne de vivre ? demande Charles à Heidi, lesquels je surprends en pleine conversation au salon funéraire.

–          Je le sais pas pour toi, mais pour moi, vivre, c’est regarder la neige tomber, voir le lys s’ouvrir ou cueillir la tomate toute chaude de soleil. Vivre, c’est quand mes enfants se soutiennent dans l’épreuve ; quand la plus petite, par exemple, encourage le plus grand. Vivre, c’est entrer dans un café, ma main dans celle de mon chum, quand il fait moins trente dehors, que Bach joue en sourdine et que les brownies viennent tout juste de sortir du four. C’est avoir les ongles noircis de terre après un après-midi passé à désherber. Vivre, c’est être capable de se faire du gros bonheur avec des petits riens… et d’être conscient que tout ça ne tient qu’à un fil ténu.

Je suis bien d’accord.



Bookmark and Share

0 thoughts on “Toute une vie insensée

Laisser un commentaire