On est tous des z’égoïstes…

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Nathalie est enragée noire : « Là, si tu penses que je vais acheter ça, moi, que je suis rien qu’une égoïste, avec tous les sacrifices que je fais pour mes enfants, sans parler du bénévolat dans ma résidence de p’tits vieux et du vingt piastres par mois que je donne à Greenpeace quand j’ai même pas les moyens d’avoir le câble et que c’est à l’Armée du salut que je m’habille, ÇA VA FAIRE !!! »

Misère que cette vérité est dure à faire avaler ! Et pourtant, le jour où Nathalie va réaliser que les gestes qu’elle pose sous le prétexte de la générosité du cœur ou pire, de l’altruisme, elle ne les pose que pour se satisfaire, elle d’abord, mon amie va arrêter d’entretenir des attentes. Parce que la vie se parsème de déceptions à force d’attendre qu’on nous rende dans la mesure de ce que l’on croit avoir donné.

D’ailleurs, les enfants sont souvent les premiers qui écopent de cette croyance qu’on leur inculque qu’en tant qu’enfants, ils doivent mer et monde à leurs parents, sous le prétexte du sacrifice. Il suffit que l’un n’appelle pas aussi souvent qu’on le voudrait ou que l’autre ne viennent nous rendre visite qu’à Noël pour qu’on les traite de sans-cœurs ou d’ingrats « après tout ce qu’on a fait pour toi ! »Être égoïste, c’est mal vu. Il fût un temps où ne pas être charitable (l’envers de l’égoïsme) n’était pas chrétien. Ce « manquement » au devoir pouvait nous conduire, si je ne m’abuse, au purgatoire, un endroit pas très rassurant à ce qu’il paraît. Surtout que de là, il n’y a qu’un pas pour se retrouver à tourner comme un agneau embroché au-dessus des feux de l’enfer, pour l’éternité plus deux ans ! Encore que tout ça se passait au trépas…

Maintenant qu’on a troqué la « Bible » pour « Le Secret » et autres niaiseries du genre, l’enfer, c’est encore bien vivant qu’on y est convié : l’égoïsme, avec son halo noir, bloquerait le flux de l’énergie vitale, et empêcherait non seulement d’attirer à soi TOUT ce que l’on désire, mais pourrait faire en sorte que TOUT ce que l’on ne désire pas se colle à nous ! Jusqu’où ira la sottise ?

Cependant, peu importe à quelles croyances on adhère, l’égoïsme est, en général, une tare qu’on évite comme la grippe porcine.

Si certains veulent bien admettre qu’ils peuvent parfois souffrir d’égoïsme, ça ne les empêchent pas, pour se rassurer, de comparer leur degré d’égoïsme avec celui des autres – ceux qu’ils croient pire qu’eux, d’habitude ! « Je suis peut-être égoïste des fois, je l’admets. Mais c’est pas vrai qu’un père qui se crève à l’ouvrage comme je le fais pour payer des études à chacun de ses enfants est aussi égoïste qu’un autre qui boit ses chèques de paye depuis des lustres, je parle de mon voisin ! », m’a balancé Jean-Louis, l’autre jour.

Or, si on examine les choses froidement, les deux ont agit selon ce qui leur procurait le plus d’avantages. Jean-Louis entretient l’idée qu’un « bon » père doit payer des études à ses enfants. Ne pas agir de la sorte lui ferait probablement vivre angoisse et culpabilité, entre autres. C’est pourquoi il agit en conséquence de ne pas se sentir mal.

Le voisin, lui, n’a jamais décroché du goulot parce que le faire lui coûterait vraisemblablement trop d’efforts. Sans doute que l’alcool lui permet d’échapper à sa vie, qu’il trouve bien moche. Comme avantage, c’est considérable !

Maintenant, allons voir ce que dit notre ami Robert à propos de l’égoïsme. « Attachement excessif à soi-même qui fait que l’on subordonne l’intérêt d’autrui à son propre intérêt. » Il me semble que cette définition colle bien à tous les êtres humains sains d’esprit. Et que même les Nathalie, les Jean-Louis, les Mère Térésa et les Nelson Mandela de ce monde ne sauraient faire exception.

Quant à l’altruisme, Robert le définit comme une « disposition à s’intéresser et à se dévouer à autrui ». On comprend qu’à moins de souffrir d’une maladie mentale grave ou d’être mort, personne ne peut être qualifié d’altruiste ; parce que depuis que le monde est monde, c’est à lui d’abord que pense tout être humain normalement constitué. Il suffit de se retrouver sur un navire en train d’échouer pour s’en convaincre : à moins d’être complètement taré ou de vouloir mourir en héros (ce qui revient pratiquement au même !), c’est sa peau qu’on sauve d’abord.

Voilà pourquoi chaque fois que Nathalie se rend à la résidence pour personnes âgées pour passer son après-midi avec madame Beauregard, c’est d’abord motivée par son égoïsme qu’elle le fait. Elle pense que les plus jeunes ont le devoir de s’occuper des plus vieux. Elle entretient également cette idée que Dieu ou l’Univers ou madame LaFée lui rendra bien sa bonté quelque part dans le détour. Ainsi, en échange de ses bons services, quelqu’un prendra également soin d’elle quand elle sera vieille et seule et peut-être malade.

C’est aussi de manière intéressée que Nathalie fait preuve de générosité en donnant de l’argent à une organisation telle Greenpeace. Ses dons ont pour but d’améliorer le monde, ce qui fait qu’elle se sent bien quand elle donne, même si pour le faire, elle doit se priver. C’est par égoïsme que Nathalie espère un monde meilleur : pour s’y sentir bien et en sécurité.

Un vieux sage avait un jour défini l’altruisme comme étant l’art de faire par égoïsme des actions non égoïstes. Cette définition m’apparaît beaucoup plus réaliste…

Et puis, avez-vous remarqué que les autres ne vous traitent pas d’égoïstes quand vous agissez à votre avantage, mais plutôt quand vous n’agissez pas en fonction de leurs désirs ? Vous devenez donc égoïste quand, par votre comportement, vous désavantager ou vous privez l’autre ou les autres de quelque chose qu’ils croient leur être due. En vous traitant d’égoïste, ils espèrent peut-être, délibérément ou non, vous faire sentir coupable. Et c’est encore portées par leur égoïsme que ces personnes chercheront peut-être aussi à vous faire agir autrement, c’est-à-dire de manière à satisfaire leurs désirs. La manipulation, ça vous dit quelque chose ?

Mais Nathalie était perdue dans ses pensées et ne m’écoutait plus.

« T’es rendue où, là ? », que je la questionne.

« Je m’amusais à répéter le mot égoïste, dans ma tête. Égoïste, égoïsse, égoïsssssse, qu’elle lançait maintenant dans l’air comme un serpent. Tu trouves pas que ça sonne mal ? »

« Moins que le mot SSSSSSecret…Tu vas sans doute même constater que de regarder les choses de manière plus réaliste est pas mal plus sécurisant que de vivre dans un monde de sottises, serties de mystères et de promesses en l’air. »

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