Mon âme soeur ou rien !

À la recherche d’un amour hydrofuge, antirouille, antibactérien, antifongique, qui marche à l’énergie solaire et qui embaume le lilas à l’année ? Bienvenue dans le Club des « chercheurs » d’âmes sœurs !

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Je décroche le téléphone. C’est Claudine, au bout du fil, qui va me faire le compte rendu de son premier café avec Philippe, un homme avec qui elle échange via un réseau de rencontres Internet depuis quelques semaines.

– Ce n’est pas mêlant, quand je l’ai vu s’avancer à ma table, j’ai juste eu le goût de prendre mes jambes à mon cou, tellement…

— Tellement « quoi » ?

— Tellement ce n’était pas ça !

— Et « ça » ayant supposé avoir été « quoi » ?

— Un gars avec le nez de Cyrano et le corps comme un bâton d’encens, ça t’aurait plu, toi ?

Y’a quelque chose qui me dit qu’elle exagère.

— Je ne comprends pas : il était pourtant mignon sur la photo, ce Philippe ! que je rétorque.

— Je me suis fait avoir. Sur la photo, il était de face, et il portait un parka aussi épais que la couette de mon lit. Ça fait que… j’ai commandé un expresso court.

Combien se trouve-t-il de Claude et de Claudine sur cette planète, à la recherche de son Brad ou de son Angelina, pour vivre l’amour idéal, garanti à vie plus deux ans parechoc à parechoc contre toute usure et contre toute imperfection ?

— Ouin… Tu dois être pas mal déçue. Surtout que vous aviez l’air de bien rigoler, tous les deux, au téléphone…

— C’est vrai qu’on a bien ri. Long silence. Soupir. Je commence à penser que je ne trouverai jamais… Pourtant, ce n’est pas parce que je ne sais pas ce que je veux ! Qu’est-ce qu’ils disent déjà : « Quand on ne sait pas où en s’en va, on arrive ailleurs ? »

— D’après moi, Claudine, c’est pas mal plus « nulle part » « qu’ailleurs » que tu t’en vas. Peut-être es-tu trop exigeante ?

— Pfff… Je veux mon âme sœur ou rien.

Je le sais, moi, que son âme sœur n’est nul autre qu’un Adonis doté de la cervelle d’un Einstein et des qualités du cœur d’un Saint-Exupéry. Ça court les rues, ça, d’abord…

J’ai envie de lui demander si elle ne se prendrait pas pour autre chose qu’un être humain faillible et imparfait pour exiger tant des autres et, du coup, d’une relation amoureuse. Mais je vais y aller mollo. L’amour est une émotion difficile, qu’il est préférable d’aborder avec des gants blancs.

Tous les êtres humains cherchent à avoir du plaisir, à ressentir de la joie. C’est pourquoi ils cherchent l’amour, qui est associé à des émotions de bien-être.

Quand le sentiment amoureux se manifeste entre deux personnes, c’est donc parce qu’ensemble, elles vivent des émotions de bien-être, des émotions de bonheur. Je ne vous apprends sûrement pas grand-chose.

Mais là où ça se corse, c’est qu’en général, quand l’émotion amour surgit, une corrélation bizarre s’installe dans la tête des tourtereaux : si je vis du bonheur en présence de cette personne, qu’ils se disent, c’est donc que cette personne est la cause de mon bonheur — pour ne pas dire que sans elle, c’est le malheur !

Voilà pourquoi nous disons que l’amour est basé sur une idée irréaliste, une idée fausse : parce qu’une autre personne ne peut pas nous causer une émotion, que cette émotion en soit une de bonheur (comme l’amour) ou qu’elle en soit une de malheur (comme la colère).

— Je ne vois pas où tu veux en venir, me balance Claudine. Ce qui compte, il me semble, c’est que l’amour nous fasse vivre de bons moments.

Elle a raison, la Claudine : ce qui compte, c’est de vivre des moments de bonheur, en amour comme ailleurs. Mais l’un des problèmes couramment vécus avec l’amour c’est que si je me mets à croire que c’est effectivement à cause de l’autre que je suis heureuse, ça sera aussi, et immanquablement, à cause de l’autre que je serai malheureuse. Et mon beau ciel bleu va s’assombrir dans un laps de temps relativement court, c’est-à-dire aussitôt que l’autre ne fera pas ce que j’attends de lui ou que je ne ferai pas ce qu’il attend de moi.

Un couple est formé de deux êtres humains qui, de par leur nature, sont voués à la recherche de leur propre plaisir et de leur propre avantage. C’est un peu comme si chacun tirait la couverte de son bord à longueur de journée…

— Es-tu en train de me dire qu’on est rien que des z’égoïstes ?

Reprocher à un être humain d’être égoïste, c’est comme de lui reprocher d’avoir un nez entre les yeux. Parce qu’il lui est tout aussi impossible de ne pas se comporter égoïstement qu’il ne l’est pour un saumon de remonter le courant ou que pour une outarde de filer vers le sud en automne.

— J’ai bien de la misère à avaler ça, moi…

— Même si tu ne crois pas à la neige, ça ne l’empêchera pas de neiger, comme le disait Nelligan. C’est comme ça. Et de l’admettre peut certainement aider, par exemple, à construire des relations amoureuses plus saines, plus l’fun.

— Ah oui ? Et comment ?

En partant de l’idée qu’un couple est formé de deux êtres fondamentalement égoïstes, on n’arrête de croire que c’est au nom de l’amour que l’autre va se fendre en quatre : l’autre ne le fait pas en ce nom, mais plutôt parce qu’il trouve son plaisir et son avantage à le faire ; parce que c’est dans sa nature d’agir de la sorte. Évidemment, ce qui va pour l’autre va pour soi.

En pensant de cette manière, l’idée que l’autre est la cause de mon bonheur s’évacue d’elle-même : la cause de mon bonheur ou de mon malheur, c’est ma capacité ou mon incapacité à trouver mon propre plaisir, mon bonheur, mon avantage dans la relation amoureuse — et ailleurs, il va sans dire.

— Claudine, es-tu toujours là ?

— Ouin… je trouve ça un peu weird ton affaire, mais en même temps, j’avoue que ça me fait réfléchir.

— Tant mieux ! Alors, je continue…

L’amour repose sur le degré de correspondance entre nos préférences et les caractéristiques de l’autre. Plus le degré de correspondance est élevé, plus le sentiment amoureux est grand.

Malgré tout, on n’aime toujours que partiellement. PERSONNE ne peut posséder TOUTES les caractéristiques qui nous plaisent, et SEULEMENT elles : l’orange vient avec sa pelure.

Il serait donc plus exact de dire que j’aime mon partenaire plus que les autres parce qu’il est celui qui possède le plus de caractéristiques qui correspondent à mes goûts.

De même, l’émotion « amour », comme toutes les émotions, est fluctuante : on ne peut aimer avec la même intensité la même personne tout le temps, non plus que l’on ne peut l’aimer à toute heure du jour et de la nuit.

De ce fait, il serait plus juste de dire que, certains jours, je suis folle de mon partenaire. Qu’à d’autres, je l’aime bien. Et que, parfois, il m’arrive de ne pas l’aimer du tout.

— Est-ce que tu me vois venir, Claudine ?

— Je ne suis pas sûre. Continue.

Eh bien, comme je suis la seule tributaire de mon bonheur et que, de toute manière, mon partenaire ne peut posséder toutes les caractéristiques que j’aime, je peux trouver l’équilibre en allant chercher en dehors de la relation ce qui contribue à mon bonheur : pratiquer un sport, être membre d’un club de lecture, faire de la peinture, enfin, tu vois ce que je veux dire ?

— Pour qu’on se fiche un peu la paix, finalement.

— Tu as tout compris ! Qu’en penses-tu ?

— J’en pense qu’on est à des années-lumière de mon âme sœur. Je suppose que tu vas me dire que ça n’existe pas ?

Le problème avec ton âme sœur, c’est que si tu la vois autrement qu’incarnée en un être humain faillible et imparfait, comme nous tous, égoïste et hédoniste, comme nous tous, alors tu risques fort de continuer de la chercher en vain.

Long silence. Soupir.

Claudine ? Ça ne va pas ?

— Je suis en train de me demander : est-ce que je t’assomme pour m’avoir transmis une vision si, euh, si… si… plate de l’amour ou est-ce que je rappelle Philippe ?

L’image à la une et l’image du billet ont été téléchargées gratuitement sur le site www. pixabay.com.

0 thoughts on “Mon âme soeur ou rien !

  1. Johanne Boucher

    Tu parles d’un hazard! Quand j’ai lu ça, j’ai dit à mon chum de venir voir. C’est drôle, car aujourd’hui même Gilles et moi avons eu une discussion qui avait rapport à son manque de motivation à m’aider à faire de petites réparations à la maison. Il m’a répondu qu’étant donné que la maison ne lui appartenait pas, il ne voyait pas l’intérêt de faire des efforts dans ce sens… Et vlan! dans le mille. Dans ma tête, quand tu aimes, il devrait être normal d’aider son amour. Ton écriture m’a permis d’y voir clair. Merci! Je t’adore!

  2. Chantal Lefebvre

    Sophie-Luce,
    Je pense que je suis en train de devenir ta plus grande fan… je m’accroche!!! Vive ta plume et le lien avec l’émotivo-rationnel. La pensée réaliste, ça peut sembler plate, mais c’est un bien-être beaucoup plus profond et beaucoup plus durable (il fallait que j’ajoute encore un commentaire)!!!
    Je t’embrasse xoxo

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